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Essai « LES MÉTAMORPHOSES » (septembre/décembre 2012)

Un essai sur le thème des métamorphoses réalisé en tant que mabinog au sein du Collège Lemovica.

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SOMMAIRE

1 L'objet de la métamorphose

2 Étude sommaire de quelques mythes

  2.1 La courtise d'Étain (Irlande)
    Résumé du mythe
    Analyse personnelle
    Synthèse
  2.2 De Gwion Bach à Taliesin (Pays de Galles)
    Résumé du mythe
    Analyse personnelle
    Synthèse
  2.3 Tuan Mac Cairill, le silencieux (Irlande)
    Résumé du mythe
    Analyse personnelle
    Synthèse
  2.4 Gwydion & Gylwaethwy (Pays de Galles)
    Résumé du mythe
    Analyse personnelle
    Synthèse

3 Résumé et conclusion

4 Références

1 L'objet de la métamorphose

Quand mon parrain druidique me proposa de me pencher sur le thème de la « métamorphose », l’intitulé m’apparu au prime abord trivial mais son étude bien plus complexe. Le premier questionnement, qui m’effleura l’esprit, portait sur l’objet de la métamorphose : s’agit-il uniquement d’une métamorphose de l’apparence (c’est-à-dire de forme) ou aussi d’une transformation plus profonde de l’essence ?

Intuitivement, la transformation d’apparence me semblerait impliquer une transformation d’essence :
Dans notre société, l’illustration parfaite en est l’image que nous avons (à raison ou à tort) de nous-mêmes (et de nos éventuelles difformités), mais aussi l’image que les autres ont de nous. Dans l’ancienne société irlandaise, ce point est d’autant plus vrai qu’une difformité visible faisait perdre l’essence royale. Les exemples sont nombreux : Nuada dont le bras fut coupé lors de Cath Maighe Tuireadh Theas ou Fergus mac Leite défiguré par la peur après un combat. Dans ce dernier mythe, la peur modifie l’apparence du roi (on peut noter une mise en garde du même ordre dans le mythe de la « Mort de Fothad Canann Reicne / Fothaid Canainne » : « Ne laisse pas la peur attaquer ta forme »). Ses sujets lui cachant sa nouvelle difformité, il continue ainsi à gouverner jusqu’au jour où il apprend la réalité de son état.

Enfin, si nous considérons l’allégation commune suivant laquelle nous sommes perçus de la façon dont nous nous perçevons nous-même, alors nous pouvons établir que, d’une certaine manière, notre essence influe sur notre apparence.
Ainsi, par exemple, pour devenir guerrier aux yeux de tous, il convient qu’à la fois notre essence devienne guerrière, mais aussi notre apparence : comme les hommes-loups qui, en revêtant des peaux de loups, en acquièrent l’essence (aspect chamanique des métamorphoses que je n’aborderai pas plus dans le présent essai).

Par conséquent, j’assimilerai la métamorphose non pas à un simple changement d’apparence (i.e. de forme), mais à un changement à la fois de la forme et de l’essence (l’un pouvant induire l’autre). Une autre formulation serait de dire que si nous voulons changer d’apparence il nous faut changer d’essence, et que si nous voulons changer notre essence nous pouvons être amenés à changer notre apparence.

2 Étude sommaire de quelques mythes

J’en suis naturellement venu à m’interroger sur les métamorphoses au sein des mythes celtiques et sur ce que je pourrai en apprendre. Comme ancre de départ à mes réflexions, je me suis servi d’une liste de métamorphoses afin d’identifier des mythes pertinents et, dans cet essai, je me suis surtout intéressé à des mythes présentant des métamorphoses multiples :

  • La courtise d’Étain ( Irlande ),
  • De Gwion Bach à Taliesin ( Pays de Galles ),
  • Tuan Mac Cairill ( Irlande ),
  • Gwydion & Gylwaethwy ( Pays de Galles ).
2.1 La courtise d'Étain (Irlande)

Résumé du mythe :

Fille du roi Ailill, Étain épouse le dieu de l’Au-Delà Midir. Mais Midir est déjà marié avec Fuamnach, laquelle, jalouse d’Étain use de sa baguette en sorbier pour la transformer en flaque d’eau, puis en ver, puis en papillon (ou en mouche selon les versions). Durant 7 années, elle reste sous cette forme, mais Oengus lui permet de redevenir chaque nuit une femme. Enfin au bout de 1012 ans, elle traverse une cheminée puis tombe dans la coupe de l’épouse du roi Étar qui l’ingère, avant de renaître en Étain. Sous cette forme, elle deviendra l’épouse d’Éochaidh jusqu’au jour où Midir reviendra la chercher et qu’ils s’enfuient sous forme de cygnes à travers la cheminée afin de regagner le sidh.

Analyse personnelle :

Il y a tout d’abord un élément notable : lorsque Fuamnach pour se débarasser de sa rivale la métamorphose, elle utilise une baguette de sorbier. Or, le sorbier était pour les Irlandais l’arbre associé à la naissance. Par conséquent, la métamorphose-punition d’Étain est en réalité une (re)naissance.

Nous pouvons évidemment nous interroger sur le fait de transformer Étain d’abord en flaque d’eau puis en ver puis en papillon/mouche par des métamorphoses successives, au lieu de la métamorphoser directement en papillon. La seule hypothèse, qui me vienne à l’esprit, est que ces étapes étaient tout simplement nécessaires.

J’entrevois plusieurs interprétations possibles sur ces 3 métamorphoses :

  • Une évolution d’échelles de l’infinitésimal (flaque d’eau) à l’observable (papillon),
  • Une transition du germe (la flaque d’eau) à l’organisme final (papillon) avec le passage obligé par la larve (ver),
  • Trois états : inanimé (la flaque), animé (le ver), libéré de la matière (le papillon),
  • Un passage par les éléments (la flaque pour l’eau, le ver pour la terre, le papillon ou la mouche pour l’air).
Les métamorphoses alternées entre papillon et femme peuvent certainement être approfondies (entre autre le fait qu’elle devienne femme la nuit -associée à l’Autre-Monde- avec l’aide d’Oengus -"équivalent" d’Apollon / soleil-). Nous pouvons aussi supposer qu’elle ne peut pas redevenir totalement femme, car il manque quelque chose...

Cette chose manquante pour une renaissance accomplie en femme pourrait être l’élément feu. L’élément feu est subtilement présent dans le mythe lors du passage du papillon à travers une cheminée (avant de tomber dans une coupe), or il me semble que cette cheminée pourrait représenter l’élément feu.
De même, j’avancerai une éventuelle interprétation associant la cheminée au conduit vaginal et la coupe au réceptacle utérin : le papillon traversant la cheminée, tombant dans la coupe, ingéré avant de (re)naître 9 mois plus tard.

La (re)naissance passée, elle épouse le roi Éochaidh. Un jour, Midir revient la chercher et elle subit alors une dernière métamorphose sous la forme d’un cygne (une des formes qui permet d’aller et revenir du sidh). Ils s’enfuient tous les deux par la même cheminée que celle qui l’avait mené à sa première (re)naissance. C’est donc de nouveau par le feu qu’elle rejoint un nouveau niveau.

Synthèse :

Nous voyons donc au travers de ce premier mythe que les transformations successives permettent de voyager entre différents états, règnes ou éléments. Les métamorphoses successives revêtent alors un sens d’enrichissement, d’enseignement... conduisant finalement à une (re)naissance. La dernière métamorphose est une métamorphose de passage entre les mondes.

2.2 De Gwion Bach à Taliesin (Pays de Galles)

Résumé du mythe :

Gwion Bach est chargé par Kerridwen de mêler la potion de connaissance qu’elle réserve à son fils, mais 3 gouttes chaudes tombent sur la main de Gwion Bach qui, en les léchant, acquiert des pouvoirs magiques. Pour échapper à Kerridwen furieuse, il se transforme en lièvre, mais elle se transforme en lévrier. Il se transforme en poisson, en oiseau puis en grain de blé ; elle se transforme en loutre, en faucon et en poule. Finalement, sous la forme de poule, elle l’ingère et il renaît 9 mois plus tard.

Analyse personnelle :

J’avais déjà analysé il y a quelques années ce mythe dans un essai (« La Légende de Taliesin : Un parallélisme avec l’Étudiant » [1] ), mais il me manquait une dimension supplémentaire.

Comme dans l’analyse précédente du mythe d’Étain, on retrouve plusieurs caractéristiques :

  • L’élément feu exprimé de façon indirecte (les gouttes chaudes),
  • Une métamorphose peut-être pour le passage entre le sidh et notre monde (mais cette fois-ci non sous forme d’un cygne, mais sous celle d’un lièvre qui a de plus une connotation de fécondité/naissance précédant les autres métamorphoses un peu comme le sorbier de Fuamnach),
  • Trois paires de métamorphoses associables aux trois autres éléments : le poisson & la loutre pour l’eau, l’oiseau & le faucon pour l’air, le grain de blé & la poule pour la terre,
  • Enfin l’ingestion puis la (re)naissance.
Synthèse :

Le mythe de Gwion Bach tend à confirmer l’enseignement du mythe d’Étain par tous les éléments communs. Auparavant je considérais les métamorphoses de Kerridwen comme des métamorphoses d’opposition, alors qu’elles m’apparaissent à présent comme motrices des métamorphoses de Gwion Bach. La métamorphose de l’un peut donc conduire à celle d’un autre.

De plus, ces deux mythes de (re)naissance utilisent à chaque fois :

  • Le feu au début ou à la fin du cycle de métamorphoses (gouttes chaudes en début de cycle pour Gwion Bach, cheminée à deux reprises pour Étain) ce qui confèrerait au feu un statut particulier parmi les 4 éléments,
  • En début de cycle un élément de fécondité (lièvre pour Gwion Bach, sorbier pour Étain) suivi par l’élément eau (poisson pour Gwion, flaque pour Étain), ce qui nous rappelerait sans doute la fécondité associée à l’eau,
  • Une ingestion en fin de cycle précédant une renaissance.
2.3 Tuan Mac Cairill, le silencieux (Irlande)

Résumé du mythe :

Au cours des 5 conquêtes mythologiques de l’Irlande, Tuan Mac Cairill (homme durant l’ère des Partholoniens) se transforme successivement en plusieurs animaux :

  • en cerf durant l’ère de Nemed (les Némédiens),
  • en sanglier durant l’ère de Senion (les Fir Bolg),
  • en faucon durant l’ère de Beothach (les Tuatha Dé Danann),
  • en saumon durant l’ère de Mile (les Milésiens).
Puis une fois pêché sous sa forme de saumon, il est rôti puis ingéré avant de redevenir humain.

Analyse personnelle :

Si nous reprenons la grille de lecture issue des deux précédents mythes étudiés, le cerf pourrait très bien représenter le passage de l’homme sortant des profondeurs des bois, un homme primordial (un Merlin ? ou encore un psychopompe ?).
Les 3 métamorphoses suivantes peuvent une fois de plus être associées à 3 éléments : le sanglier pour la terre, le faucon pour l’air et le saumon pour l’eau.
Nous retrouvons même d’autres éléments des autres mythes :

  • Le feu en fin de cycle (puisqu’une fois pêché, le saumon est rôti au grill),
  • Et la renaissance s’opère via l’ingestion par la femme de Carill.
Nous trouvons dans la légende des références régulières aux loups (comme si les loups étaient en permanence / dans toutes les ères présents), mais il ne semble jamais le devenir.

Nous sommes ici dans un cycle de transformations en pleine conscience :
Quand une ère s’achève, il se met à vieillir. Quand une nouvelle ère commence, il se réveille sous une nouvelle forme animale et rajeunit en même temps. Il fait lui-même maintes fois référence au changement d’aspect de son corps :
« Je me suis souvenu de toutes mes formes antérieures », « Vautour aujourd’hui, j’étais sanglier autrefois. Je vécus d’abord dans la troupe des cochons, me voici maintenant dans celle des oiseaux », « Je me souviens très bien de cela. L’homme me mit sur le gril », « Je me souviens du temps où j’étais dans le ventre de la femme de Carill. Je me souviens aussi qu’après cela, je commençais à parler comme les hommes ».
Tuan Mac Cairill est donc la mémoire vivante de ses propres métamorphoses et de celles de la société au fil des ères mythologiques de l’Irlande.

Il y a également dans le texte de la légende un symbolisme lié aux divers peuples :

  • « Force aujourd’hui [...] de vigueur il a été doté [...] Je n’avais plus la force des mains et des pieds pour les repousser. Près de moi est venue la race de Nemed, fils d’Agnoman. Ardents sont leurs coups contre moi pour me faire ma première blessure. Alors sur ma tête poussèrent deux cornes et trois vingtaines de pointes. » : Ainsi décrit-il les raisons de sa transformation en cerf, et même en roi des cerfs. Les Némédiens étaient d’ailleurs appelés le « peuple-cerf » en référence à leurs activités de chasse.
  • Puis il devient sanglier, représentant (pour lui) : « roi, fort et victorieux ». Les Fir Bolg sont un peuple de législateurs.
  • Et enfin, il explique « les Tuatha Dé Danann dont l’origine est, dit-on, inconnue. Mais il est probable qu’ils venaient des cieux, tant ils étaient intelligents, tant leur science était étonnante » : à ce niveau, les Tuatha Dé Danann venant des cieux, sa transformation en faucon m’apparaît donc évidente s’il veut accompagner les transformations des peuples.
Une dernière lecture ou interprétation pourrait être celle de l’évolution spirituelle des peuples ou de chacun :
  • L’homme primordial muni de ses instincts et sortant des bois sous forme d’un cerf,
  • L’homme social et organisé sous forme d’un sanglier,
  • L’homme solaire qui acquiert toutes connaissances (« Je fus capable de tout faire » comme il l’indique lui-même dans la légende),
  • L’homme alliant connaissance et sagesse sous forme du saumon.
Synthèse :

Ce troisième mythe répercute finalement les éléments trouvés dans les mythes précédents.

L’homme ne fait pas que parcourir les éléments, il parcourt également les âges et cette progression de la société coïncide avec sa propre progression spirituelle.

Enfin, il est un motif récurrent qui semble se dessiner : celui de la transformation de l’homme en cerf, puis du cerf en sanglier, puis du sanglier en une autre forme... et ce n’est pas le seul mythe présentant ce motif récurrent.

2.4 Gwydion & Gylwaethwy (Pays de Galles)

Résumé du mythe : [2]

Par la guerre et la magie, Gwydion & Gylwaethwy rusent et violent Goewin, la vierge porte-pieds du roi Math (« À cette époque, Math, fils de Mathonwy, ne pouvait vivre qu’à la condition que ses deux pieds reposassent dans le giron d’une vierge, à moins toutefois que le tumulte de la guerre ne s’y opposât. »[2, p.175]). À l’aide de sa baguette magique, le roi les métamorphose en un couple cerf - biche (qui devra donner naissance à un faon), puis sanglier - laie (qui devra donner naissance à un marcassin) et enfin loup - louve (qui devra donner naissance à un louveteau).

Analyse personnelle :

Cette fois-ci, ce n’est pas à travers les éléments mais à travers les trois fonctions que semblent s’articuler les métamorphoses si nous considérons les associations suivantes :

  • Le sanglier à la classe sacerdotale,
  • Le loup à la classe guerrière,
  • Le cerf à la classe productrice (car féconde).
Cette réflexion est logique eut égard au fait que leur crime avait un impact sur l’ensemble de la société, dans son aspect trifonctionnel. En violant le symbole de fertilité (classe productive) et en trahissant les classes guerrières / royales et druidiques, ils ont mis à mal toutes les classes de la société et doivent donc réparer leur méfait auprès de chacune des classes fonctionnelles.

Il y a aussi une métamorphose des genres puisqu’ils alternent les rôles de féminin et de masculin au cours de leurs transformations. Chacun des deux hommes éprouve ainsi ce qu’est d’être femme et d’enfanter.

Synthèse :

On retrouve au travers de ces métamorphoses un voyage au sein des genres (masculin / féminin) et des classes fonctionnelles de la société. L’homme ne redevient homme qu’après avoir éprouvé et réparé par chacune de ses transformations les divers aspects de la société et des genres.

La trame « homme => cerf => sanglier => autre(s) forme(s) => homme » est également retrouvée dans ce mythe : peut-être faut-il connaître les profondeurs primordiales des bois pour accéder à la connaissance, peut-être faut-il créer (féconder la matière en produisant) pour en maîtriser les arcanes et accéder à la sagesse immatérielle.

3 Résumé et conclusion

Finalement, je pense que la métamorphose est évolution et permanente. Elle nous invite à découvrir les différentes facettes (des éléments, des classes fonctionnelles, des genres, des sociétés, etc...). La métamorphose permet de découvrir un nouvel aspect des choses, c’est un voyage à travers les éléments du monde ou les composantes de la société... une façon d’appréhender chacuns des "Uns" avant de saisir la globalité du "Tout" qu’ils forment ensemble.

4 Références

[1] Marzin Suileabhan : « La Légende de Taliesin : Un parallélisme avec l’Étudiant »
www.marzin-suileabhan.eu/celtic/Taliesin-et-Etudiant.php

[2] « Les Mabinogion : Math, fils de Mathonwy »
Traduction par Joseph Loth. Fontemoing, 1913 (tome 1, pp. 173-210).
Source Internet : fr.wikisource.org/wiki/Les_Mabinogion/Math,_fils_de_Mathonwy


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Sébastien « Marzin Suileabhan » Garnier

Septembre - décembre 2012