.

« DU VATE » (février 2017)

Le présent texte a été rédigé en préambule à mon mémoire de vate au sein du Collège. Il s'agissait d'un souhait de ma part de réfléchir sur ma propre perception de cette fonction avant d'y être initié.

  Quelques réflexions préalables et personnelles sur le sens du vate avant d'amorcer ce travail.

Comment définir un vate ?
De même qu'il n'est nul besoin d'être musicien pour être barde ou barde pour être musicien, il n'est nul besoin d'être thérapeute pour être vate ou vate pour être thérapeute : sinon il n'existerait que des thérapeutes ou des vates. Qu'est-ce qui différencierait donc le vate du thérapeute et le thérapeute du vate ?

Si nous remontons au sens étymologique du terme, le mot dérive de « devin, prophète, oracle ». Nul sens thérapeutique donc dans cette étymologie. S'il n'est pas antinomique avec un aspect thérapeutique, le sens est sans doute à chercher ailleurs.

Si le barde explore verticalement l'Univers, captant les essences de l'Awen et les retranscrivant afin qu'elles s'élèvent et emportent avec elles ceux qui les écoutent à travers ce monde et d'autres mondes, le vate, à mon sens, se doit de réaliser une exploration horizontale du monde.

Il doit apprendre à observer et ressentir le monde, le retranscrire et appréhender les mécanismes subtils qui le régissent. Au travers de la compréhension, il peut anticiper le cours des phénomènes et c'est en cela qu'il devient un devin, un prophète, un oracle. Il ne cherche pas forcément à contrer la Nature, mais par sa compréhension et sa participation au monde, il peut introduire la petite perturbation qui modifiera tout un enchaînement d'évènements.

Il peut être ingénieur qui sait prédire le comportement des choses par les lois de la physique, il peut être mathématicien qui sait prédire par les statistiques et les formules, il peut être psychologue par sa compréhension des choses de l'esprit, il peut être biologiste ou thérapeute par sa compréhension des mécanismes de la Vie...
... mais surtout il doit être polymathe s'il veut arpenter les chemins de traverse qui permettent d'offrir des éclairages nouveaux et de ré-enchanter les existences.

Comme pour tout premier pas sur un chemin spirituel, le vate doit apprendre à désapprendre.

Le récit dit du « baromètre de Bohr » en est une parfaite illustration :

« J'ai reçu un coup de fil d'un collègue à propos d'un étudiant. Il estimait qu'il devait lui donner un zéro à une question de physique, alors que l'étudiant réclamait un 20. Le professeur et l'étudiant se mirent d'accord pour choisir un arbitre impartial et je fus choisi. Je lus la question de l'examen :

Montrez comment il est possible de déterminer la hauteur d'un immeuble à l'aide d'un baromètre.

L'étudiant avait répondu : On prend le baromètre en haut de l'immeuble, on lui attache une corde, on le fait glisser jusqu'au sol, ensuite on le remonte et on mesure la longueur de la corde. La longueur de la corde donne la hauteur de l'immeuble.

L'étudiant avait raison vu qu'il avait répondu juste et complètement à la question. D'un autre côté, je ne pouvais pas lui mettre ses points : dans ce cas, il aurait reçu son grade de physique alors qu'il ne m'avait pas montré de connaissances en physique. J'ai proposé de donner une autre chance à l'étudiant en lui donnant six minutes pour répondre à la question avec l'avertissement que pour la réponse il devait utiliser ses connaissances en physique. Après cinq minutes, il n'avait encore rien écrit. Je lui ai demandé s'il voulait abandonner mais il répondit qu'il avait beaucoup de réponses pour ce problème et qu'il cherchait la meilleure d'entre elles. Je me suis excusé de l'avoir interrompu et lui ai demandé de continuer. Dans la minute qui suivit, il se hâta pour me répondre :

- On place le baromètre à la hauteur du toit. On le laisse tomber en mesurant son temps de chute avec un chronomètre. Ensuite en utilisant la formule : x = 0,5 g t2, on trouve la hauteur de l'immeuble.

À ce moment, j'ai demandé à mon collègue s'il voulait abandonner. Il me répondit par l'affirmative et donna presque 20 à l'étudiant. En quittant son bureau, j'ai rappelé l'étudiant car il avait dit qu'il avait plusieurs solutions à ce problème.

- Hé bien, dit-il, il y a plusieurs façons de calculer la hauteur d'un immeuble avec un baromètre. Par exemple, on le place dehors lorsqu'il y a du soleil. On mesure la hauteur du baromètre, la longueur de son ombre et la longueur de l'ombre de l'immeuble. Ensuite, avec un simple calcul de proportion, on trouve la hauteur de l'immeuble.

- Bien, lui répondis-je, et les autres.

- Il y a une méthode assez basique que vous allez apprécier. On monte les étages avec un baromètre et en même temps on marque la longueur du baromètre sur le mur. En comptant le nombre de traits, on a la hauteur de l'immeuble en longueur de baromètre. C'est une méthode très directe. Bien sûr, si vous voulez une méthode plus sophistiquée, vous pouvez pendre le baromètre à une corde, le faire balancer comme un pendule et déterminer la valeur de g au niveau de la rue et au niveau du toit. À partir de la différence de g la hauteur de l'immeuble peut être calculée. De la même façon, on l'attache à une grande corde et en étant sur le toit, on le laisse descendre jusqu'à peu près le niveau de la rue. On le fait balancer comme un pendule et on calcule la hauteur de l'immeuble à partir de la période des oscillations. Finalement, il conclut :

- Il y a encore d'autres façons de résoudre ce problème. Probablement la meilleure est d'aller au sous-sol, frapper à la porte du concierge et lui dire : « J'ai pour vous un superbe baromètre si vous me dites quelle est la hauteur de l'immeuble. »

J'ai ensuite demandé à l'étudiant s'il connaissait la réponse que j'attendais. Il a admis que oui mais qu'il en avait marre de l'université et des professeurs qui essayaient de lui apprendre comment il devait penser. »

La réponse attendue étant de mesurer la pression atmosphérique au bas de l'immeuble et sur le toit puis de calculer sa hauteur à partir de la différence de ces deux mesures.

in « Reader Digest » (1958)

nul n'a jamais dit qu'un baromètre doit obligatoirement servir à déterminer une pression (on peut s'en servir pour mesurer une hauteur de chute), de même que nul n'a jamais dit que le baromètre était la seule solution pour déterminer une pression (on peut passer par la mesure d'un volume par exemple). Comme dans cette histoire fictive, un même baromètre peut être utilisé de façons très diverses afin de résoudre la même question en explorant d'autres chemins (la loi de pesanteur, les oscillations, le théorème de Pythagore...). Mais pour ce faire il faut apprendre à désapprendre le lien à double sens, entre pression et baromètre, qui nous a été enseigné et qui nous empêche de découvrir d'autres voies, bridant notre imagination, nos ressentis et nos compréhensions.

Cette remise en cause de ce qu'il sait et ses réapprentissages sont des traits qu'il doit sans cesse conserver avec candeur, car c'est par cette exploration du monde extérieur qu'il agrandit son monde intérieur.

Il est enfant émerveillé par les beautés de l'Univers, n'hésitant pas à découvrir de multiples domaines et ainsi à s'amuser en combinant des mythes celtiques, de la physiologie humaine, de la chimie organique, les lames du tarot et tout ce qui existe pour appréhender des sujets variés, tel le Masculin Sacré, et lui offrir un nouveau sens au-delà des sens.
Il est, dans sa démarche, un Alchimiste qui dissocie et recombine des savoirs variés pour mettre à la lumière de nouvelles choses, comme les combinaisons d'atomes aboutissent à de nouvelles molécules.

En cherchant à comprendre et à ressentir les énergies ou mécanismes qui sous-tendent cet Univers, il explore de multiples échelles du temps et de l'espace. Il fait alors sien que « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles de chaque chose ». Contemplant de ses yeux l'apparente immobilité du glacier, son esprit sait qu'à des échelles de temps plus grandes c'est un torrent de glace. Les limites du temps et de l'espace s'estompent alors pour lui. Il accroît alors sa perception de toute chose et élève ainsi sa conscience.

Vidéos accélérées de glaciers en mouvement (YouTube) :
Glacier Jorge-Montt au Chili
Glacier Mendenhall en Alaska

Ce travail, le vate ne le fait pas pour la reconnaissance d'autrui mais pour la connaissance de lui-même, des mondes et des Dieux & Déesses. Et puisqu'il est aussi homme de la communauté et de son clan, il en fait profiter au besoin ceux-ci. Et donc, tout comme le barde, le vate est au service des dieux, du clan/communauté et de la société.

Enfin, le texte extrait des « Géorgiques » par Virgile illustrera tout mon propos :

« Qu'avant tout les Muses, l'objet de mon culte et de mon plus tendre amour, daignent m'admettre dans leur chœur sacré ! qu'elles daignent m'apprendre la route et les mouvements des corps célestes ; la cause des éclipses du soleil et de la lune ; pourquoi la terre s'agite sur ses fondements ; par quelle force la mer, soulevant ses eaux, s'enfle, franchit ses barrières, retombe ensuite sur elle-même et se retire ; pourquoi les soleils d'hiver se hâtent de se plonger dans l'Océan, et quel obstacle retarde, pendant l'été, l'arrivée de la nuit. Mais si mon esprit, que mon sang glacé n'anime plus, m'interdit de pénétrer ces mystères de la nature, que du moins mon cœur soit toujours touché du spectacle des champs, des ruisseaux courant dans les vallées ; que toujours les fleuves, les forêts profondes charment mon oisive obscurité ! Oh ! que ne suis-je dans les campagnes qu'arrose le Sperchius, ou sur les sommets du Taygète, que les jeunes filles de Sparte font retentir des hymnes de Bacchus ! Oh ! qui me portera dans les fraîches vallées de l'Hémus, et me couvrira de l'ombre immense de ses bois !

Heureux celui qui peut connaître les premières causes des choses ! Heureux celui qui a mis sous ses pieds les vaines terreurs des mortels, l'inexorable Destin et le bruit de l'avare Achéron ! Heureux aussi celui qui connaît les dieux champêtres, Pan, le vieux Silvain et le chœur fraternel des Nymphes ! Rien ne l'émeut, ni les faisceaux que donne la faveur populaire, ni la pourpre des rois, ni la Discorde armant entre eux les frères perfides, ni les Daces conjurés se précipitant des bords de l'Iister, ni les intérêts de Rome, ni les empires qui penchent vers leur ruine : il n'a point à s'apitoyer sur celui qui n'a rien ; il n'a point à envier celui qui possède. Content des biens que ses champs lui prodiguent d'eux-mêmes, il cueille les fruits de ses arbres, et passe, sans connaître ni le joug de fer des lois, ni le forum et ses cris insensés, ni l'immense dépôt des actes publics. »

« VIRGILE : Géorgiques - Livre II, vers.475-500 »

son paysan intimement lié aux divinités fait appel à elles afin d'entrevoir les cycles universels et d'en percer les mystères. Ainsi, il peut devin(er) sous leur égide le cours des choses et, par petites interventions, cultiver au mieux l'arbre (de la connaissance) pour en cueillir, loin du tumulte, les fruits savoureux.

Ainsi pourrait être vate le vate.

Sébastien « Marzin Suileabhan » Garnier
février 2017