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La Légende de Taliesin : Un parallélisme avec l'Étudiant (29 juillet 2004 - remanié le 22 février 2005)


Introduction

Fasciné de par mes origines par l'univers celtique, la Légende de Taliesin ne pouvait pas me laisser insensible. J'y vois plus qu'une Légende du temps de jadis, j'y vois un véritable guide d'introduction à la Pratique spirituelle. Je vous livre donc ci-après mes pensées, les éléments qu'il m'a semblé personnellement y percevoir par delà la Légende.

La Légende de Taliesin (origine : Pays de Galles, VIIIe siècle)

« Un jeune garçon nommé Gwion Bach (Gwion le Petit) a été chargé de surveiller le chaudron dans lequel la déesse Keridwen distille une bière qu'elle réserve à son fils, l'horrible Afagddu (Complète Obscurité) ; quand celui-ci sera ivre, le breuvage lui procurera un savoir universel et la sagesse nécessaire à l'utiliser. Mais en l'absence de Keridwen, trois gouttes du liquide éclaboussent le doigt de Gwion. En se suçant le doigt pour apaiser la douleur, Gwion s'imprègne de la sagesse destinée à Afagddu. Mais cela le met aussi en danger. Avertie par ses pouvoirs magiques de ce qui s'est passé, Keridwen se lance à la poursuite de Gwion, qui lui échappe en prenant l'apparence de divers mammifères, oiseaux et poissons. Chaque fois qu'il adopte une forme nouvelle, Keridwen prend celle du prédateur naturel de l'animal. Finalement, après une longue poursuite, Gwion se transforme en un grain de blé dans un tas de paille, et Keridwen, sous l'apparence d'une poule à crête rouge, mange le grain. Neuf mois plus tard, elle donne naissance à un beau garçon qu'elle ne peut se résoudre à tuer. Elle le place donc dans un sac en cuir et le laisse partir à la dérive sur la mer. Le sac finit par parvenir au barrage à saumons de Gwyddno Garanhir, où Elffin, le fils infortuné de Gwyddno, le découvre. En ouvrant le sac, il voit la peau brillante du bambin et s'exclame : « quel front rayonnant ! », sur quoi l'enfant répond : « mon nom est Taliesin » (Tal-iessin = front brillant). Il poursuit par un flot de paroles poétiques, prophétiques et sages, inspirées par le breuvage. Elffin l'emmène chez lui ; il deviendra un barde et un chaman célèbre, et sera engagé à la cour du roi Arthur.»

Pour ceux qui désireraient approfondir les textes, et trouver un texte beaucoup plus complet que le résumé ci-dessus, je conseille très vivement le site Internet Sacred Text Archive (une mine d'informations en anglais), et plus précisément dans le cadre de la Légende de Taliesin, les pages (1) et (2) qui sont extraites du Mabinogion (groupe de contes Gallois extraits du Livre Rouge d'Hergest XIVe siècle). Ce texte plus complet narre certains éléments de la Légende sur lesquels j'appuie mon analyse, et qui ne sont pas visibles dans le résumé.

Analyse préliminaire par rapport aux Celtes

La Légende de Taliesin entre dans le cadre d'un ensemble de légendes celtiques portant sur la renaissance de l'individu, généralement en tant que Druide ou Roi valeureux. Dans la littérature galloise, nombre de textes (les mabinogion), narrent ainsi l'enfance d'héros. Le mabinogi détaillant au mieux la jeunesse de Taliesin peut être lu dans la traduction (du gallois à l'anglais) effectuée par Lady Charlotte Guest en 1877.

De part l'origine celtique du mythe, il n'est donc pas étonnant d'y retrouver de multiples symboles liés aux Celtes, ces symboles et les thèmes généraux se retrouvant d'ailleurs dans de nombreuses autres légendes.

  • Le chaudron fait partie de ces symboles récurrents : il apporte généralement à celui qui le possède ou s'en sert la Renaissance et/ou l'Abondance (se référer par exemple au Chaudron de Dadga ou à la version chrétienne du Graal). Dans le cas de la Légende de Taliesin, le chaudron de Kerdiwen confère la Sagesse.
  • Le voyage à travers les océans et/ou les mondes constitue également un thème récurrent : le héros (et il me semble guère exagéré de faire là un parallèle avec l'histoire d'Ulysse) est balloté sur les océans, ou les lacs, soumis à des épreuves ou encore à des rencontres divines.
  • Les transformations animales du héros se retrouvent de même dans de nombreuses légendes ou textes poétiques des Celtes (se référer par exemple au chant d'Amorgen). Elles témoignent de leur grand attachement à la Nature et au Divin. Nombre de divinités se transforment ainsi en animaux, et on attribue à l'animal de nombreuses qualités selon son espèce. Dans la Légende de Taliesin, la poule noire qui l'avale revêt ainsi la couleur de la Renaissance, tandis que le barrage à saumons à la fin de l'histoire prend tout son sens lorsqu'on sait que le saumon symbolisait pour les Celtes la Sagesse.
Enfin, un autre symbole est omniprésent dans la pensée celtique : le nombre 3 (qui se retrouve dans le triban ou dans le triskell). La Légende de Taliesin ne déroge pas à la règle, et on le retrouve ainsi à travers les 3 gouttes de liquide bues par Gwion, mais également à travers ses 3 naissances successives (après avoir ingéré les gouttes, après avoir été digéré par la poule noire et après être sorti du sac en cuir).

Parallélisme avec le Chemin de l'Étudiant

  • Nous retrouvons dans la Légende de Taliesin, la notion de délai d'un an et un jour nécessaire avant de s'engager de manière effective dans le Chemin. On peut établir ici un parallèle avec la règle des un an et un jour qu'on retrouve dans la Wicca ou au sein d'autres courants, et même y voir une analogie avec le temps donné chez les Chrétiens avant de prononcer ses voeux. Il est évident que ce délai ne correspond qu'à celui nécessaire pour préparer la potion de Sagesse (le mélange dans le Chaudron), et non celui, beaucoup plus long, nécessaire pour accéder effectivement à cette même Sagesse (le barrage à saumons)... Pour l'Étudiant, c'est aussi une manière de se souvenir qu'il y a long entre le début (après l'année de réflexion) et la fin du Chemin.
  • La première renaissance de Gwion s'opère dans la douleur, les trois gouttes lui ayant brûlé le doigt. Trois gouttes qui pourraient être aisément assimilées aux trois aspects de la Déesse ou à d'autres symboliques tripartites... Les trois gouttes sont absorbées par nous, elles deviennent une partie de nous en nous pénétrant. Il est concevable de les considérer comme cette étincelle qui démarre notre nouvelle existence, un recommencement qui s'opèrera parfois dans la douleur du renoncement.
  • La poursuite qui succède à l'absorption est riche de messages. Cette ingestion ouvre les portes au Chemin mais aussi celles des menaces et dangers. Rien n'est acquis, le Chemin ne fait que débuter, et l'Étudiant risque de se disperser, de se tromper de chemin, etc... Il est son propre ennemi et aussi l'objet de tout ce qui pourrait l'éloigner. Le temps des épreuves est venu...
  • Il est également possible de considérer la poursuite de Gwion par Keridwen comme un avertissement essentiel : l'Étudiant ne fait qu'emprunter un droit à la Sagesse, à la Connaissance, voire aux Pouvoirs... Ceci ne constitue pas une appropriation mais seulement un emprunt. L'Étudiant doit savoir rester humble et se souvenir d'où il a obtenu ce qu'il cherchait.
  • Pour certains, les diverses transformations animales constituent une allégorie des saisons, chaque animal pouvant être associé à une saison de l'année : le temps des récoltes (pour le grain de blé), le temps de la chasse, le temps de la pêche... Il y a donc à travers ces transformations animales et le cycle des saisons, l'idée de se rattacher à la Nature et à son cycle. Percevoir l'Univers dans sa mécanique et ses interactions, relier le microcosme et le macrocosme, rester proche de nos racines sont autant d'idées qui se rattachent à ce concept.
  • Les transformations de Gwion touchent à les règnes animaux (lièvre, saumon, oiseau) et végétaux (grain de blé). Par ses transformations, il est en osmose avec l'ensemble de la Création, mais aussi l'ensemble de ses constituants vivants ou élémentaux. En effet, il est possible d'associer à chacune des formes prises un élément : la Terre au travers du lièvre, l'Eau au travers du saumon, l'Air au travers de l'oiseau et enfin le Feu au travers du blé (symbole des épis associé aux rayons solaires).
  • J'aime à considérer l'espace entre l'absorption des gouttes de Sagesse (dé du Chemin) et la renaissance de Taliesin (fin du Chemin) comme une figuration de la roue annuelle. J'associe alors la poursuite de Gwion par la Déesse à Lughnasadh (temps des joutes, des combats, du remplacement du chef...), la Mort de Gwion avalé par la Déesse à Samain (communion avec l'autre monde, mort, transformation), l'accouchement de Gwion par Keridwen à Imbolc (renouveau, renaissance - fête de Brigid déesse des sages-femmes et nourrices) et enfin la Sagesse / l'ultime renaissance en Taliesin à Beltaine (reprise de la possession de ses forces et réalisation des désirs). Cette dernière fête coincide d'ailleurs avec l'arrivée de Gwion / Taliesin au barrage à saumons d'après la Légende.
  • Chaque transformation animale de Gwion trouve en la Déesse Keridwen son prédateur (ou ainsi que le dit un adage asiatique « Tous les dragons trouvent un jour leur maître »). Il s'agit là sans nul doute du meilleur rappel que nous sommes soumis à Elle, et qu'il existera toujours quelque chose qui puisse contrer ce que nous faisons, quoique nous fassions. Toute chose est in fine un juste équilibre entre des forces qui s'opposent et s'épousent : un yin et un yang.
  • Enfin, il est opportun de souligner que ce cycle de transformation (qui se retrouve également dans d'autres histoires de la mythologie celtique) peut étre également mis en parallèle avec la notion de shapeshifting ou de pratiques chamaniques, que peuvent suivre certains Étudiants.
  • Le cycle des transformations s'achève par la transformation en grain de blé (règne végétal) de Gwion et en poule noire de la Déesse. La poule noire de par sa couleur représente ici la Renaissance (parmi les 3 aspects de la Déesse, on peut donc y voir un parallèle avec la Déesse Sombre ou la Vieillarde). Ce thème de la Mort comme passage initiatique final se retrouve également dans de nombreux rites religieux ou philosophiques. La Mort symbolique constitue alors une forme d'abandon du monde matériel et une ouverture au monde spirituel. Elle est en outre l'instant où l'homme est seul face à lui-même, désemparé, déparé de toutes ses forces et livré à ses faiblesses, ses terreurs ou ses angoisses propres.
  • Gwion, transformé en grain de blé, est alors avalé par la Déesse (de même que Gwion avait ingéré les 3 gouttes de la Sagesse). Il est alors modifié en traversant le corps de la Déesse lors de cette phase de digestion, de cette phase qui a débuté par une Mort. Il y a donc là quelque chose d'intime, une forme de Mort du passé, une transformation qui se déroule en harmonie avec la Déesse. Neuf mois plus tard naît un homme nouveau : l'instant de la Renaissance pour l'Étudiant après avoir connu nombre d'épreuves dont la Mort.
  • Gwion part ensuite à la dérive sur l'Océan, à travers le Monde : soumis aux caprices du vent, soumis aux caprices des vagues et des courants de l'Existence, avant d'atteindre enfin la Sagesse (but ultime que recherche -ou devrait rechercher- l'Étudiant). La derniére vraie épreuve n'est donc aucunement divine, c'est l'épreuve de la vie, la confrontation finale avec l'existence et ses aléas.
  • Après ses deux premières renaissances (les gouttes de la Sagesse issues du Chaudron, puis la digestion / enfantement par la Déesse), voici venu le temps de la troisième et ultime renaissance de Gwion. Le sac en cuir se confond alors avec une matrice utérine de laquelle renaît Gwion Bach. Cet ultime acte de transformation s'opère au barrage à saumons, symbole de la Sagesse atteinte.
  • La dernière naissance de Gwion / Taliesin s'achève sur son changement de nom. Nous retrouvons également cette idée du changement de nom dans beaucoup de pratiques spirituelles ou magiques : lorsqu'une personne rejoint un ordre pour devenir moine ou lorsqu'elle atteint des étapes caractéristiques dans son développement spirituel.
  • La Légende de Taliesin s'achève sur une représentation du Sage qui a accomplit le Chemin (d'Afagddu « Obscurité » à Taliesin « Front brillant »), et exerce alors ses talents : paroles poéiques, prophétiques et sages qui sont à mettre en parallèle avec les 3 activités qui existaient chez les Druides. Le Chemin achevé, le Sage prodigue son Art pour autrui... Il est alors presque inadéquat de parler de fin du Chemin. La Sagesse ne constitue pas à proprement parler l'objectif final, la mise à disposition envers la communauté des talents obtenus est le vrai objectif. À quoi servirait une flamme si perdue dans le vide, elle n'existe que pour elle-même, n'éclairant et ne réchauffant rien autour ?

Conclusion

Bien sûr, le présent texte n'est qu'une interprétation très personnelle de la Légende de Taliesin. Il me semble néanmoins qu'elle constitue une bonne allégorie de ce que bon nombre d'entre nous recherche, des pistes à suivre et des écueils que nous rencontrerons. Elle fournit par ailleurs une bonne idée de ce que doit être notre Pratique et de notre place par rapport à au divin.