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CONTE « LA DÉESSE DÉLAISSÉE » : (mai/septembre 2010)

Un conte que j'ai écrit pour une « session toulousaine », à l'époque où je faisais partie du Collège de la C.A.D. : une histoire d'amour et de renaissance avec évidemment en toile de fond l'intervention d'une déesse...

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Même s’il s’agit d’un conte personnel, l’histoire que je m’apprête à vous narrer sera, dans ses thématiques, particulièrement irlandaise (ce qui ne surprendra pas ceux qui me connaissent).

Cette histoire est celle d’une belle déesse et d’un simple mortel, dont les flots du temps nous ont malheureusement fait oublier les noms à jamais... un temps où les Dieux n’avaient pas encore quitté ce monde.

Elle débute en un autre temps, quelque part au tréfonds d’une profonde forêt en laquelle naquit un jour un enfant à la beauté sans égale.

Loin de tous les regards, si ce n’est ceux de sa vieille mère, c’est dans cet écrin de bois et de mousse que le jeune adolescent grandissait, rêvant de combats et d’épées de métal. Il consacrait ses journées à se battre contre les herbes hautes, pourfendant le vent d’une frêle tige de bois que, dans son imagination d’enfant, il assimilait à une fantastique épée étincelante.

Un jour, tandis qu’il était assis sur la côte contemplant les vagues qui s’écrasaient au pied de la falaise, il se prit à rêvasser... perdu qu’il était parmi les senteurs enivrantes des ajoncs dorés. Regrettant de ne point devenir ce qu’il jugeait devoir devenir, il se désespérait. Quand soudain, tandis que ses yeux se lassaient de ce monde, il vit surgir de l’Océan, tel un rêve devenu réalité, une déesse d’une extraordinaire beauté.

Instantanément, l’enfant, devenu un beau jeune homme, tomba éperdument amoureux de cette merveilleuse apparition qui, si on exceptait sa propre mère, était finalement la première femme qu’il ait jamais vue. La déesse fût conquise par tant d’innocence et, sans mot dire, s’éprit également de cet humain.

Ils passèrent une journée entière à se parler. Chaque parole que prononçait cette déesse, chaque mot qui franchissait ses lèvres, constituait pour lui une découverte de ce monde que, finalement, il ne connaissait pas, et qui se limitait à l’orée de sa forêt.

Et il se prit à désirer conquérir d’autres lieux...
Et il se prit à désirer de grandes batailles...
Et il se prit à désirer de hauts faits de guerre...

Quand bien même tous ces combats devaient mener à la mort, n’en connaissant finalement pas la portée, il ne la craignait pas. Certes, il avait déjà tué des animaux, mais ce n’était que pour se nourrir. Mais la mort d’êtres humains ? Jamais, même s’il savait qu’un jour venant il perdrait sa mère et que celle-ci lui manquerait, il n’y avait été confronté.

Ils continuèrent à parler encore et encore... La journée devint nuit.. et la nuit devint des jours... Auprès de sa bien-aimée, le temps semblait comme suspendu.

Durant la journée, elle lui enseignait l’art du combat, l’esquive, la stratégie... Puis lorsque la nuit étendait son noir velours, ils se retrouvaient pour d’autres combats, plus sensuels, blottis sur un tapis de mousse au pied des arbres.

Le jour vint où, plus téméraire, il osa s’aventurer en dehors des limites de sa forêt. Le hasard l’amenant en d’autres chemins que ceux auxquels il était habitué, il vint à rencontrer d’autres comparses puis s’engagea dans moultes batailles. Sa technique, son art de la guerre, réalisait des ravages dans les colonnes ennemies. Et tout un chacun le respectait, ne devinant jamais la part d’une déesse de l’Autre Monde qui avait sû sublimer cette matière brute.

Au fil des années, il devint chef, puis capitaine, puis général... gravissant par sa fureur les échelons et vainquant chacun de ses ennemis.

Après des années de luttes acharnées, sa folle course croisa celle de la fille de son roi. C’était une demoiselle timide, de laquelle émanait même quelque chose de naïf. Elle représentait tout le contraire de cette déesse qu’il avait côtoyée et qui était, elle, affirmée, décidée et maîtresse de sa propre destinée.

Aux yeux du guerrier, elle était une terre en friche, un havre de paix, bien loin de la folle nature qui avait été la sienne naguère. Après de multiples joutes amoureuses, il sut enfin captiver le coeur de son élue. Puis vint le jour où, les évènements aidant, après avoir conquis la fille du roi, il conquit le trône de ce roi.

Voulant rendre bonne figure devant cette femme et combler ses envies, il mit un terme à toutes ses batailles, tant extérieures qu’intérieures... pour un amour qu’il croyait déjà éternel.

Un jour pourtant, la destinée, celle dont on oublie parfois l’existence, se présenta sur son chemin en de funestes voies. Durant une promenade, sa bien-aimée croisa un magnifique cheval blanc, qui semblait n’attendre qu’elle au milieu d’un pré. Prudemment, elle s’en approcha puis se décida à grimper sur son dos. Le blanc équidé s’engagea alors dans une folle calvacade qui le rapprochait de la côte, puis en un ultime saut se précipita du haut de la falaise parmi les eaux tumultueuses.

Le roi était redevenu seul.
Et il réalisa que, durant toute son existence, il n’avait fait qu’aimer un miroir, lui reflétant en permanence ce qu’il aurait aimé être, et non ce qu’il était au tréfonds de lui-même.
Et il réalisa ô combien, sa vie durant, il avait choisi la facilité d’un amour simple auprès d’une femme finalement modelée à son envie.
Et il réalisa qu’il avait choisi le confort d’une existence sans danger, sans remise en question et sans saveur.

L’homme avait oublié ses rêves, qui n’étaient pas tant la conquête d’un trône que les batailles, extérieures et intérieures. Il avait oublié que le but n’était pas primordial mais que le chemin aussi comptait.

Le royaume était tombé en décrépitude. La terre était redevenue stérile, les arbres ne produisaient plus leurs fruits et la mer s’était désemplie de ses poissons. Le roi, qu’il était, avait combattu non pour une fonction mais pour un titre.

Au fil du temps, son esprit avait oublié la petite déesse à qui il devait naguère d’être arrivé là. Le commencement n’était déjà plus qu’un vague souvenir.

Un jour, devenu vieux, il décrocha l’épée qu’il exhibait sur le mur de sa salle de banquet et sortit de son palais. Ses pas le conduisirent près de l’entrée d’une soue, où il empoigna un bâton négligemment posé là. Et c’est ainsi, armé simplement d’un bâton de bois et d’une épée de métal, qu’il quitta son royaume au crépuscule du jour.

Nul ne sut jamais ce qu’il advint de lui, ni où il partit : d’aucuns prétendent qu’il gît mort au pied d’un rocher solitaire, d’autres arguent qu’il erre toujours sur la lande, à la recherche de celle à qui il devait d’avoir pû accomplir ses rêves... sans jamais la retrouver.

Mais depuis ce jour, au sommet d’une falaise, il existe un vieil arbre oublié... un arbre effacé des mémoires humaines : c’est une déesse délaissée qui, par amour pour un simple mortel, ne put jamais retourner dans l’Autre-Monde.

Perchée en haut des côtes rocheuses, à la frontière entre la terre, l’eau et les vents, elle scrute l’Océan à la recherche de cet instant où, de nouveau, les portes de la brume s’entrouvriront... À moins qu’elle n’attende celui pour qui son coeur à jadis battu ?

Et c’est depuis ces instants oubliés que, soumis aux caprices des temps, sommeille un arbre à l’écorce dure et au coeur tendre, des feuilles duquel perlent à chaque automne des larmes de pluie... Tombant à ses racines, elles se rassemblent en un petit ruisseau invisible, qui serpente entre pierres et bruyères jusqu’à cet infini océan d’où, un jour, une déesse était née.

Quelques notes :

- Parmi les thématiques de ce conte, j’ai reproduit le schéma mythologique irlandais dans lequel les déesses de la guerre, de la mort et de la sexualité (donc de fertilité / renaissance) apportent au roi sa légitimité guerrière. - Les structures d’écriture par « blocs de 3 » qu’on retrouve dans les anciens textes irlandais ont été parfois utilisées aussi (même si en français elles semblent alourdir le texte).
- Le lien, dans le sens irlandais, entre le roi et sa terre est également mis en avant, ainsi que la perception de la fin du monde selon la mythologie irlandaise.
- Et puis enfin il y a ce cheval blanc, que je n’ai forcément pas inclus par hasard...