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Essai « UN PAGANISME SOMBRE DÉDIÉ À MÓRRÍGAN » (novembre 2010 & novembre 2011)

Un essai sur le paganisme sombre et la Mórrígan, réalisé entre novembre 2010 et mai 2011, puis présenté au sein de mon Collège en novembre 2011.

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SOMMAIRE

1 Avant-propos
  1.1 Genèse de cet essai
  1.2 Motivations de la licence
  1.3 Explicitations
  1.4 Mise en garde

2 Introduction

3 L’approche sombre
  3.1 Par le cycle lunaire
    3.1.1 Description de l’exercice
    3.1.2 Ressenti clair & Ressenti sombre
    3.1.3 Enseignements de l’exercice
  3.2 Par la roue de l’année
  3.3 L’ambivalence Sombre & Clair

4 La conception de la divinité
  4.1 Spiritualité et polythéisme
  4.2 La Morrígna
  4.3 Déesses-Mères
  4.4 Relation avec Mórrígan

5 Éléments de mythes de la Morrígna
  5.1 L’achèvement
    5.1.1 La furia guerrière
    5.1.2 La mort
    5.1.3 La décapitation
  5.2 Magie & divination
    5.2.1 Un art guerrier
    5.2.2 Changement de forme
    5.2.3 Les Vaticinations de Mórrígan
  5.3 Le commencement
    5.3.1 L’extase sexuelle
    5.3.2 Les chevaux
    5.3.3 la Semence & la Caverne

6 Mathématiques divines

7 L’apport sombre
  7.1 Une Alchimie intérieure
    7.1.1 L’alchimie selon Jung
    7.1.2 Les couleurs de la Mórrígan
  7.2 Soi et Autrui

8 Conclusion

9 Un conte personnel : « la Déesse délaissée »

10 Explication de «la Déesse délaissée»

11 Bibliographie

1 Avant-propos

1.1 Genèse de cet essai

Entendant souvent confondre les termes « noir » et « sombre », j’expose ici sous le titre « Un paganisme Sombre dédié à Mórrígan » un ensemble de réflexions et de descriptions issues de mon propre paganisme. Il s’agit ainsi à la fois de tenter une définition de ce que constitue, à mon sens, l’essence du paganisme sombre ainsi que de partager quelques approches personnelles de mon propre celtisme, tout en sachant que j’effectuerai au fil du temps des mises à jour de cet essai : Poursuivant moi-même une évolution en tant que tel ce que j’écris ici est bien évidemment susceptible d’évoluer.

1.2 Motivations de la licence

Avant toute chose, je tenais à exposer les motivations / démarches qui m’ont conduites à choisir la licence "Common Creatives BY-NC-ND" sous laquelle se trouve cet essai :

– En partage libre (CC) : afin que tout à chacun puisse en profiter, y trouver peut-être une piste pour ses propres quêtes, peut-être aussi ouvrir le dialogue et l’échange,
– En faisant référence à la paternité (BY) : eût égard au temps passé en bibliothèques ou dans la nature, puis par la suite à rédiger et corriger cette première version de mon essai,
– En utilisation non-commerciale (NC) : car il ne me semblerait pas honorable de monnayer vis-à-vis des déesses que je vénère.
– En non-modification (ND) : car cet essai s’appuie sur mes recherches, mes ressentis et mes conceptions personnelles.

Enfin, les termes légaux de la licence sont définis en page 2 de cet essai.

1.3 Explicitations

Il nous est tout d’abord nécessaire d’expliciter le choix des termes de ce titre :

– Je parle d’ « un » Paganisme Sombre et non « du » Paganisme Sombre, tant les interprétations et la manière de vivre son paganisme sont multiples et personnelles à chaque Étudiant. En l’occurrence, dans ce document, il s’agira de ma perception personnelle du paganisme Sombre, donc d’un paganisme.

– Je n’expliciterai pas ici ce que constitue le « paganisme », même s’il est évident qu’il transparaîtra clairement au travers de mon document.

– L’aspect « Sombre » se réfère à une approche spirituelle particulière, plutôt introspective, et qui sera détaillée dans cet essai.

– Enfin le titre est légèrement trompeur, puisque ce paganisme n’est pas dédié uniquement à la Déesse « Mórrígan », mais aussi à la Morrígna, ensemble de divinités.

1.4 Mise en garde

Certains points pourront être critiqués par les puristes, comme par exemple l’inter-pénétration de descriptions celtiques irlandaise, gauloise, bretonne ou galloise. Parfois aussi quelques termes (néo- ?)druidiques ou quelques comparatifs avec d’autres mythologies apparaîtront. Il convient de conserver à l’esprit qu’il s’agit avant tout dans cet essai d’une approche personnelle (qui plus est à un instant donné), que la matière est parfois disparate et qu’il peut s’avérer parfois ardu d’appréhender l’idée de divinité sans faire appel à d’autres références.

Sur ce point, je citerai [Luginbühl] (même si je ne suis pas totalement d’accord par rapport à ce qu’il écrit, établissant pour ma part un certain nombre de différences entre la conception irlandaise et la conception gauloise) qui résume assez bien (même un peu trop) le druidisme :

2 Introduction

Mon propos n’étant pas d’expliquer ici ce qu’est le paganisme, je renvoie le lecteur vers l’ouvrage de Jones & Pennick “A History of pagan Europe[Jones], qui offre une première vision générale du paganisme à travers l’Histoire, ainsi que ses prolongements actuels.

Cet exposé proposera tout d’abord une approche sur la démarche psychologique qui sous-tend le paganisme sombre, puis une mise en lumière de la nature complexe de la divinité qui nous conduira aux Déesses Mères néolithiques (dont nous verrons qu’elles constituent une clé à la compréhension du paganisme sombre), avant de s’achever sur quelques réflexions plus spécifiques à la Déesse Mórrígan, ainsi qu’aux divers apports que peut procurer cette forme de paganisme.

Afin de baser cette étude sur des fondements solides et d’offrir au lecteur des pistes d’exploration, j’ai volontairement réalisé de multiples références à des ouvrages, dont la liste se situe en fin de ce document en section « Bibliographie ».

J’encourage d’ailleurs vivement tout à chacun à rechercher autant dans les ouvrages que dans le Grand Livre de la Nature les pistes à ses propres réflexions intérieures.

Enfin, n’oublions jamais que l’approche sombre peut prendre de multiples formes, et que celle présentée ici n’est qu’une de ses formes.

3 L’approche sombre

Le terme de « paganisme sombre » été popularisé par John J. Coughlin dans son ouvrage « Out of the Shadows » [Coughlin].

Je ne peux que conseiller la lecture au moins du début de l’ouvrage de [Coughlin] pour saisir ce qu’il place dans ces termes de « paganisme sombre ». Pour ceux que la langue anglaise rebuterait, je ne peux que les renvoyer vers la traduction réalisée par Daràn / Yselore sur son site (www.opale-noire.com) d’un extrait de l’ouvrage de Coughlin où il définit sa vision du paganisme sombre.

Ainsi que le rappelle [Coughlin, p.7 ], le sombre n’a aucun lien avec le diable (ce dernier n’ayant pas sa place dans une spiritualité païenne basée sur la nature). Le monde n’est pas bon et juste et ordonné [Coughlin, p.9 ]. Rien n’est totalement maléfique ou bénéfique dans la nature, ce n’est que nous qui donnons ce sens aux choses, et lorsque nous donnons à la nature un aspect bon nous sommes dans l’erreur. Tout au mieux pouvons nous parler en terme de création / destruction, naissance / mort, commencement / achèvement, etc... Dans un monde où l’achèvement précède au commencement & le commencement précède à l’achèvement.

Il s’agit d’une autre façon de penser le monde et l’ordre des choses. Non pas que l’ordre des choses s’en trouve modifié, mais qu’il nous apparaît sous un autre éclairage. Ainsi, lorsque j’apprenais la langue bretonne, la tournure des phrases y est très différente de celle du français. Au final, leurs contenus étaient le même, mais une tournure différente induisait une façon de penser différente : pas de redondance dans les phrases (ni dans les conjugaisons, ni dans les pluriels), la réponse à la question située en début de phrase... Une façon différente de penser.

Pour moi, ce paganisme sombre n’est donc qu’une façon de percevoir les choses sous de multiples angles (non opposés mais complémentaires), d’adopter une tournure d’esprit un peu différente pour appréhender au mieux les choses dans leur globalité.

À celui qui sait les percevoir, la Nature est emplie de cycles qui se superposent à diverses échelles tant spatiales que temporelles :

  • Cycle atomique,
  • Cycle semi-diurne : les marées,
  • Cycle diurne : le jour et la nuit,
  • Cycle lunaire,
  • Cycle des saisons,
  • Cycles géologiques,
  • Cycles stellaires
  • ...
S’harmoniser avec les cycles, comme le pêcheur à la marée, c’est s’harmoniser avec l’Univers : cycle des marées, cycle du jour, cycle de la Lune, cycle des saisons... mille et un cycles naturels présents à différents niveaux d’échelle. Ma vie elle-même, ainsi que le cycle qui la définit, n’est que la somme des vies qui sont en moi à chaque instant. Le cycle de mon corps n’est que le cycle global des 1014 cellules (soient 14 zéros après le chiffre 1) qui vivent et meurent chacune avec son propre cycle.

Pour un païen dont la spiritualité se rattache très fortement aux cycles naturels qui l’entoure, ou pour celui qui cherche à lire les réponses écrites dans le grand livre de la Nature, l’illustration suivante deviendra naturelle par l’Utilisation de deux cycles naturels observables : celui de la Lune et celui des saisons. Et, dans une plus large mesure, chacun pourra adapter son approche sombre à son environnement (ou pagus).

3.1 Par le cycle lunaire

Afin d’expliquer à des amis mon approche sombre, j’avais imaginé un jour l’exercice suivant. Il consiste à observer la Lune à 9 de ses phases (à la Nouvelle Lune, aux quartiers de Lune, à la Pleine Lune, mais aussi aux phases intermédiaires) et à noter ses propres ressentis, par exemple sous forme d’un tableau.

3.1.1 Description de l’exercice

– Dans un premier temps, on débute l’exercice à la Nouvelle Lune. Puis la lumière sélène croît progressivement jusqu’à la Pleine Lune, avant de décroître jusqu’à la Nouvelle Lune suivante.

– Par la suite, un délai de 2 semaines s’écoule avant de pouvoir aborder la seconde partie de l’exercice.

– Au second temps de l’exercice, on débute par la Pleine Lune, avant que la Nuit ne prenne peu à peu de l’importance (Nouvelle Lune) puis qu’enfin la Lumière ne reprenne ses « droits ».

3.1.2 Ressenti clair & Ressenti sombre

Durant la première phase de l’exercice, le ressenti s’exprimera généralement de la façon (ici ultra résumée en une seule phrase) suivante :

La lumière paraît au coeur des ténèbres, je nais, je grandis, j’atteins mon apogée, puis je m’étiole avant de mourir.

C’est l’approche classique la plus immédiatement perçue :

  • celle du jour qui apparaît au petit matin avant de s’estomper le soir,
  • celle du printemps qui amènera la floraison et les fruits avant que l’automne ne paraisse,
  • celle de la vie qui naît avant de mourir,
  • celle de la création qui précède la destruction
Durant la seconde phase de l’exercice, le ressenti sera par contre plus axé sur l’introspection :

Je suis avant que peu à peu mes ténèbres ne s’insinuent, je disparais / je m’éteins ne faisant plus qu’un avec le néant, puis petit à petit la lumière revient en moi et je renaîs à l’existence.

C’est une forme d’approche sombre, cohérente avec ce que nous savons des Celtes (les jours celtes débutant à la nuit tombante et non à l’aube) ou avec un travail spirituel (celui-ci commençant dans nombre de traditions par l’OEuvre au Noir).

3.1.3 Enseignements de l’exercice

Outre la différence entre ces 2 ressentis, il y a quelque enseignement supplémentaire que nous pouvons retirer de cette exercice. En particulier, ces deux approches différentes s’appuient toutes les deux sur le même cycle lunaire, donc sur un seul et unique cycle.

Les deux sous-cycles sont donc deux aspects d’un même cycle. Ils ne sont ni superposés, ni en opposition... mais simplement décalés. Il s’agit uniquement de 2 façons de percevoir le cycle lunaire, et ces 2 façons peuvent être perçues au même moment. Elles ne sont pas antagonistes, mais complémentaires.

3.2 Par la roue de l’année

Ainsi que l’introduit Ram dans son ouvrage sur la Roue-Croix des druides :

C’est donc selon cette démarche que j’expose dans ce paragraphe une approche de ma perception de la roue de l’année.

La roue de l’année représentée ci-après comporte les 8 fêtes celtiques :

– Celles historiques des Celtes : Samhain, Imbolc, Bealtaine & Lughnasadh
– Celles plus agraires, plus liées aux 4 saisons : Équinoxes & Solstices

L’année celtique se divi(ni)se selon 2 grandes périodes :

– La période sombre entre Samhain et Bealtaine (en passant par Imbolc)
– La période claire entre Bealtaine et Samhain (en passant par Lughnasadh)

Ainsi que nous pouvons le voir sur le schéma précédent, chaque fête peut être considérée selon 2 points de vue différents, se complètant l’un et l’autre :

Par exemple, durant le Solstice d’Été, le Jour est à son maximum (i.e. c’est le jour le plus long de l’année), mais la Nuit commence déjà à poindre. Dans un premier temps, nous pourrions certes arguer que le Jour a vaincu la Nuit, mais ce n’est qu’une victoire apparente du Jour puisque la Nuit commence déjà à réapparaître.

Toute victoire (ou toute défaite) n’est qu’apparente, puisque les germes d’une défaite (ou d’une victoire) apparraissent.

On notera aussi un second point par rapport aux saisons et aux périodes : l’existence d’un décalage. Ainsi, la période claire s’achève après l’équinoxe d’automne (bien après que la Nuit soit devenue majoritaire sur le Jour) et lorsque la période sombre s’achève c’est la moitié du printemps qui s’est déjà écoulée. Cette inter-penétration nous ramène de nouveau à relativiser la victoire de l’un par rapport à l’autre.

Une dernière remarque (non sans rapport avec ce travail) est qu’il nous faut également considérer la roue de l’année selon ses diamètres. Ainsi, il est souvent question d’une union divine durant Bealtaine, mais si nous observons la fête diamétralement opposée (Samhain), alors nous avons également une union divine entre la Déesse Mórrígan et le Dieu Dagda.

Et, tout comme Samhain, Bealtaine est également un instant où le voile avec l’Autre-Monde est particulièrement ténu, ainsi qu’en témoignage cette référence par rapport au Pays de Galles :

3.3 L’ambivalence Sombre & Clair

Les exemples d’observations menées précédemment (sur les lunaisons et la roue de l’année) consistant à considérer d’abord la partie sombre puis la partie claire des cycles sont cohérents avec une démarche spirituelle mais aussi avec ce que nous savons des Celtes :

Il s’agit d’une tournure d’esprit différente :

  • La Nuit précède le Jour : On prépare le Jour à venir, plus qu’on ne se repose de celui écoulé.
  • La Mort précède la Vie : On assainit le passé et on se transforme intérieurement avant de démarrer autre chose
  • ...
Le paganisme sombre n’est sombre que, parce qu’il débute par certains aspects (tels que la mort, l’introspection, l’acceptation et la digestion de ses propres peurs...) plus ardus, il aborde et accepte immédiatement des aspects moins « gentils » qu’un « paganisme plus classique » (lequel placera ces aspects à la « fin »... ou, du moins, à l’« illusion d’une fin » puisque nous naviguons dans des cycles).

Et pourtant... par le nettoyage du passé et la préparation de l’avenir, l’approche sombre est particulièrement saine et optimiste. Paradoxalement (quoique cela soit pleinement compréhensible dès lors que nous avons saisi l’essence d’un paganisme sombre), le fait de vivre pleinement la part sombre amène à adorer la Vie, puisque, débarrassés du fardeau des angoisses et autres problèmes, nous pouvons goûter avec encore plus de hargne les Fruits de la Vie. L’éphémère des plaisirs nous conduit à les apprécier encore plus intensément, tout en sachant qu’ils reviendront de nouveau.

Enfin, il ne s’agit pas de « penser sombre » en permanence, mais d’acquérir une certaine forme latente d’ambivalence : pas une ambivalence dans le sens de l’union de 2 contraires, mais une ambivalence dans la perception que chaque chose contient les germes de son achèvement et de sa renaissance, et ce qui va à son apogée ou à son summum contient déjà en lui ses signes de faiblesse alors même qu’il semble progresser vers son summum.

Il y a une citation d’une fiction moderne que je ne peux que citer, même si ce n’est qu’une série de divertissement, pour illustrer ce point tant elle illustre malgré tout assez bien la perception ambivalente des choses (sans omettre un clin d’oeil discret à la corneille, animal très présent avec la Morrígna) :

  • Par son ambivalence, l’individu se souviendra (par exemple) que durant le Solstice d’Été, sa part claire fêtera le summum du Soleil, tandis que sa part sombre saura que les germes de la Nuit sont déjà là.
  • Par son ambivalence, il se souviendra que même s’il fête sa victoire, rien n’est définitivement acquis.
  • Par son ambivalence, il se souviendra qu’il faut se battre ou travailler sous terre mais qu’ensuite viendra le moment de récolter les fruits.
En chaque instant sera en l’Étudiant l’ambivalence paradoxale du sombre et du clair, tel un « équilibre déséquilibré » (ou un « déséquilibre équilibré » ?) et de là proviendra sa plus grande richesse, ainsi que l’illustre très bien cette citation de Jung :

4 La conception de la divinité

4.1 Spiritualité et polythéisme

Sur l’explication du polythéisme, je laisse aux écrits de Daniélou l’art d’expliquer mieux que moi ce qu’il représente aux travers de quelques extraits très pertinents de son ouvrage :

Dans le cadre de la civilisation celtique, il est une chose qu’il convient de parfaitement assimiler par rapport aux déesses : c’est que chaque déesse est l’expression d’une divinité unique féminine (ce qui ne signifie évidemment pas que chaque déesse n’a pas sa propre individualité !) et qu’elle prend les caractéristiques de son parèdre comme le résume Le Roux :

Dans le cadre de ma spiritualité, je vénère Mórrígan ainsi que les autres déesses guerrières de la Morrígna. Comme l’explique (décidément) très bien Daniélou, cela ne signifie pas que je n’accepte pas l’existence des autres dieux, mais simplement que cela correspond à ma spiritualité personnelle :

4.2 La Morrígna

Dans la suite de cet essai, je serai amené à parler de la Morrígna : Triade de Déesses de la Guerre formée de Mórrígan, Badb ou Nemain et de Macha. Puis chacune de ces 3 déesses est elle-même constituée de 3 facettes en écho, selon [Le Roux (1)]. Ces différentes facettes ont été beaucoup étudiées par [Hennessey] et [Le Roux (1)].

Après avoir introduit précédemment la notion de Morrígna, j’attire juste l’attention sur l’existence d’un autre pluriel issu d’un nom de déesse : Badba. Comme l’indique [Sjoestedt] :

Badb et Nemain sont par ailleurs mentionnées comme les femmes de l’ancien Dieu de la Guerre, Nét [Sjoestedt, p.43], ce qui les relient encore plus en tant que Déesses de la Guerre.

Dans ce paragraphe, je résumerai uniquement les principaux aspects de la Déesse Macha, renvoyant le lecteur vers les divers auteurs, mentionnés dans ce paragraphe, pour plus d’informations.

Macha :

L’évolution de l’image de cette déesse (cf. paragraphe suivant) a été étudiée par [Mowat]. Pour ce qui concerne les mythes associés aux différentes Macha, on peut se reporter tout particulièrement à [Le Roux (1)], [Sjoestedt, pp.40- 41] et [Dumézil].

Sjoestedt la décrit selon 3 aspects « fécondité, guerre, agraire », tandis que pour Dumézil, ce sont plutôt les aspects : « voyante, guerrière, paysanne-mère » qui sont retenus.

Personnellement, je me (res)sens plutôt en phase avec l’approche de Dumézil en ce qui concerne les aspects de Macha. D’elle(s), Dumézil écrit d’ailleurs :

On retiendra dans tous les cas, les 3 Macha :

  • Macha, la femme de Nemed (défricheur et colonisateur de l’Irlande) qui vit en songe tous les malheurs de la Táin Bó Cúailnge et en mourût. J’y retrouve la part magicienne de la Morrígna.
  • Macha, fille du roi Aed le Rouge, qui conquit sa royauté par la violence envers les 5 fils de Dithorba et le mariage avec Gimbaeth. J’y retrouve la part Déesse de la Guerre s’unissant avec le roi.
  • Macha, épouse de Crundchu qui donna lieu à la Malédiction des Ulates. J’y retrouve la part (re)naissance et aussi un peu magicienne.
Comme l’a fait remarquer Dumézil toutes meurent dans leurs fonctions, respectivement : en pleine vision, tuée et suite à l’accouchement ; la fonction s’accomplit jusqu’à l’instant ultime.

Macha intègre donc 3 aspects complémentaires en elle... de la même façon que la Morrígna à un degré « supérieur ».

En ce qui concerne la Morrígna, on notera enfin une approche (un peu différente de la mienne) de 3 facettes présentée par [Auetos] et dont je retranscris quelques extraits ci-après (en incitant très fortement à aller consulter -tant sur ce sujet que sur d’autres- ses écrits toujours très denses et enrichissants) :

On conservera donc de ce paragraphe que la Morrígna est constituée de plusieurs Déesses, étant chacune constituées de plusieurs aspects, qui s’articulent autour de plusieurs axes : guerre/mort, naissance/fertilité, magie/divination. Dans le paragraphe suivant, nous nous pencherons sur les Déesses-Mères afin de comprendre un peu mieux le contexte / « la genèse » de ces Déesses.

4.3 Déesses-Mères

En effet, ainsi que l’ont démontré Baring & Cashford dans leur ouvrage [Baring], les Déesses de la Guerre sont souvent des réminescences de Déesses-Mères du néolithique, à une époque où la femme était placée au centre du monde divin.

Par conséquent, ce sont très souvent des déesses qui quoique guerrières sont également liées à la fertilité.

On peut établir d’ailleurs ici un parallèle avec d’autres déesses de ce type dans d’autres mythologies : telles que Inanna chez les Sumériens, qui était autant une déesse de la guerre qu’une déesse de l’amour physique, et qui en tant que telle régissait à la fois la mort (dans son fonction d’achèvement lors des guerres) et la vie (au travers de l’amour physique).

Catherine Mowat a ainsi effectué une étude très complète [Mowat], récompensée par son Université et dont j’ai rédigé la traduction en français il y a quelques années, sur cette transformation d’une Déesse-Mère en une des déesses de la Morrígna (Macha) au travers de la Malédiction lancée par Macha.

Le fait même que Mórrígan soit décrite comme l’une des filles d’Ernmas l’associe également à cette notion de fertilité.

Les déesses de la Morrígna incorporent donc des aspects liés à la fertilité et à la sexualité.

Pour conclure cette partie, je renvoie expressement le lecteur vers un article [Syd (1)] intitulé « Corps de femme, sang de Déesse », que je me vois mal résumer en quelques mots, et qui est tout particulièrement intéressant sur les liens entre la femme, les menstrues, le rôle des déesses, etc...

4.4 Relation avec Mórrígan

Ce dernier petit paragraphe sur la divinité n’a pour unique finalité que d’expliciter ma relation avec la Déesse Mórrígan, tout particulièrement en tant qu’homme.

Je croise souvent des gens qui vénérant une divinité s’identifient à celle-ci, ou établissent un lien d’assimilation. Ainsi une femme pourra-t-elle dire un jour : « Depuis que je vénère telle déesse, je me sens femme ».

Ma relation avec Mórrígan n’est pas de cette nature et il me semblerait inopportun d’avoir cette relation d’identification, même partielle, avec celle que je vénère.

Je ne peux donc me considérer que comme un serviteur de la Mórrígan, un fils de la Mórrígan ou au mieux son éphémère amant d’un instant.

Nous pourrions comparer cette relation à celles qu’avaient les (très nombreuses) Déesses de la Guerre irlandaises, mais aussi celles dans d’autres civilisations (par exemple mésopotamienne par le biais d’Inanna), ou encore des reines guerrières irlandaises avec le héros, le guerrier ou le roi :

  • La déesse ou la reine guerrière initiant le guerrier aux arts de la guerre et à l’extase,
  • Ou encore la Déesse de la Guerre légitimant par son union le roi.
Il s’agit donc bien non pas de s’identifier à la Déesse, mais bien d’obtenir auprès d’elle l’initiation aux arts de la guerre, à la transformation et à l’extase au travers d’une certaine forme de légitimation (ce qui signifie donc « plaire aux dieux »).

Tout au plus, pourrai-je (peut-être) aspirer, avec toute ma déférence et mon humilité envers lui, à devenir le temps d’un rituel Dagda l’époux de la Mórrígan :

Évidemment et pour nous replacer un temps dans la roue de l’année, on notera que :

de même que le fait que Dagda est souvent associé à son chaudron d’abondance & de réssurection, ainsi qu’à sa massue qui donne la vie et la mort. « Il semble avoir été un dieu de fertilité, aussi bien qu’un dieu des morts. » [Syd (2)].

Tous ces éléments n’ont rien d’étrange si nous considèrons le couple qu’il forme avec Mórrígan, dont la fête se situe à Samhain et qui remplit également des fonctions de vie / mort.

Le texte suivant, la « Charge de la Sombre Déesse » [AmorgenDubhart] est un texte moderne, sans lien direct avec le (néo- ?)druidisme, mais qui explicite très bien la nature profonde des Déesses Sombres.

Charge de la Sombre Déesse Tiger Eye, [AmorgenDubhart]

« Écoutez les paroles de la Sombre Déesse, qui nous apporte la Sagesse et la Puissance, Écoutez les paroles de celle que l’on a invoquée sous les noms de Kali, d’Hécate, Kerridwenn, Lilith, Persephone, Ereshkigal, Durga, Innanna, Tiamat et des milliers d’autres noms.

Écoutez-moi, enfants de la Déesse, et regardez-moi telle que je suis, nue et sans voile. J’ai été avec vous depuis le début, et je vous accompagnerais jusqu’à ce que vous me reveniez.

Je suis l’Amante passionnée, la Séductrice écarlate qui inspire les chants d’amour et de désespoir des poètes.
Je suis celle qui murmure vos noms à la fin du voyage. Quand le jour se meurt, vous trouvez le repos dans mon étreinte bénie. Je suis la matrice féconde d’où toutes choses proviennent. Ainsi toutes choses doivent me revenir, se dépouiller des vanités de la vie, mourir, et renaître dans le Grand Tout.

Je suis la Sorcière, farouche et libre, la Tisseuse du temps, la Maîtresse des Mystères. Je coupe le fil de vos vies, afin que vous me reveniez. Je tranche la gorge des impies et bois le sang des lâches. Ingérez votre peur et venez à moi, ainsi vous découvrirez la véritable beauté, la force et le courage.

Je suis la forge rougeoyante qui transforme vos démons en outils de pouvoir, ouvrez-vous à mon étreinte et triomphez ! Je suis l’épée scintillante qui vous garde des blessures, je suis l’athanor dans lequel tous les aspects de vous s’unissent en un arc-en-ciel. Je suis la profondeur veloutée du ciel nocturne, les brumes tourbillonnantes de minuit enveloppées de mystère. Je suis la chrysalide dans laquelle vous ferez face à vos terreurs, et de laquelle vous ressortirez vibrants, forts et renouvelés.

Cherchez-moi, à la croisée des chemins et vous serez transformés, une fois que vous aurez soulevé mon voile, il n’y aura pas de retour. Je suis le feu qui embrasse vos âmes, le chaudron dans lequel les opposés croissent pour se reconnaître dans la vérité. Je suis la Toile qui connecte toute chose. Je suis la Guérisseuse de toutes les blessures, la Guerrière qui corrige la fausseté. Je rends les faibles forts et humbles les arrogants. Je soulève les opprimés, renforce les bannis ; Je suis la Justice, adoucie par la Compassion.

Je suis vous, je suis partie de vous et je suis en vous. Cherchezmoi en dedans et au dehors, et vous serez forts ; reconnaissez-moi, risquez-vous dans la tiède obscurité de mon ventre et vous pourrez réveiller en vous l’Harmonie, l’Illumination et la Plénitude.

Emportez mon amour en vos coeurs et trouvez en vous le pouvoir de devenir ce que vous devez être. »

5 Éléments de mythes de la Morrígna

Je suppose l’extrait suivant, une invocation contemporaine à Mórrígan écrite par Amorgen Dubhart, fort à propos afin de débuter ce chapitre sur les éléments présents dans les mythes de la Morrígna :

Enfin, en tant que votre hôte dans cet essai, il serait également grand temps que j’assure auprès de vous les présentations avec la Déesse Mórrígan :

Dans les paragraphes suivants, nous nous intéresserons donc aux mythes et aux symboles (ou du moins ne ferai-je ici qu’une partie d’entre eux) qui sont associés à la la Morrígna. Car, pour bien comprendre la Nature de la Déesse, il faut savoir autant expérimenter / ressentir son Énergie, que la découvrir au travers de ces mythes. [Jolif] écrit d’ailleurs au sujet des mythes :

5.1 L’achèvement

5.1.1 La furia guerrière

Pour des témoignages sur l’art de la guerre chez les Celtes, le lecteur pourra se rapporter à l’ouvrage de [Freeman] qui offre de nombreuses pistes de lecture antiques.

Les déesses de la Morrígna ne prennent jamais les armes comme le rappelle Sjoestedt lorsqu’elle écrit :

Elles inspirent le guerrier, prophétisent sur l’issue du combat, apportent leur magie pour soutenir un camp contre l’autre. On relève d’ailleurs une telle illustration dans le Táin Bó Cúailnge :

On retrouve dans cette approche guerrière une conception proche de celle des asatrù par rapport aux Walkyries : celui de l’extase ou de la furia guerrière.

5.1.2 La mort

Ainsi qu’auparavant précisé, dans une approche sombre « la fin marque le commencement du début ». Et tel qu’en témoigne César dans la citation suivante, pour les Celtes, la mort n’est finalement qu’un passage, une étape :

À celui qui accepte donc que la Mort ne soit que l’achèvement d’une Vie avant de débuter une autre Vie, la vie se nourrissant de la vie, la peur s’en trouve donc réduite, et la perspective d’une renaissance guide ses pas.

Ainsi qu’expliqué dans le chapitre ci-dessus sur « la conception de la divinité », toutes guerrières qu’elles soient les déesses composant la Morrígna ne sont pas à aborder uniquement en tant que « donneuses de mort », mais également comme celles ouvrant le passage vers une transformation précédant une (re)naissance. J’associe volontiers la chevelure rousse de Mórrígan (in [Táin Bó Regamna]) à ce feu, à cette énergie transformatrice. Quant à ses 9 tresses (in [Seconde bataille de Mag Tuired] ) peut-être sont elles l’expression des mathématiques divines ( 3 x 3 ) et/ou des 9 mois avant la (re)naissance.

Le mythe de la « Malédiction de Macha », une des déesses constituant la Morrígna, nous narre son accouchement de 2 jumeaux. Si la guerre est la première chose qui vient à l’esprit quand on pense à la Morrígna, on voit donc aisément dans ce mythe qu’il y a également naissance.

Pour conclure, la mort est tout autant symbolique ou initiatique, comme l’énonce la phrase : « Meure le vieil homme pour que naisse l’home nouveau ».

5.1.3 La décapitation

À l’issue des combats, la Déesse Mórrígan récolte sur le champ de bataille les têtes décapités des guerriers. Ces têtes sont appelées les « Glands de Mórrígan ».

La récolte des têtes est un acte fréquent durant les guerres dans le monde celtique. Il n’est donc pas déroutant que la Déesse associée à la Guerre (Mórrígan) s’accomode également de cette tâche.

Sterckx, tout particulièrement, a longuement étudié dans son ouvrage les décapitations et autres mutilations chez les Celtes pré-chrétiens. On lira ainsi les Chapitres I & II de [Sterckx] donnant de nombreuses références, récits, lieux et mythes liés à la décapitation.

Des traces de ce symbolisme se retrouvent même dans certaines légendes bretonnes ou jusqu’à récemment dans des rites funéraires bretons (cas de Yann Dargent en 1907 ).
Dans le Mabinogi de Branwen, Bran le Béni, demande que sa tête soit coupée et enterrée au sommet de la colline blanche (Gwynvryn) afin qu’elle protège l’île de Bretagne contre les Saxons.

On retrouve d’ailleurs des symbolismes très semblables, associant décapitation, oiseau & renaissance à Hüyük, en Turquie, sur des gravures d’un sanctuaire :

Enfin, dans une vision plus récente, l’épée est le symbole du discernement, de la justice et elle tranche également l’ego conduisant à une purification.

5.2 Magie & divination

5.2.1 Un art guerrier

Le savoir des druides intégrait la magie et la divination, ainsi qu’attesté dans le texte suivant de Cicéron :

Cette magie et cette divination sont également des attributs de la Morrígna, ainsi qu’il transparaît dans la malédiction que lance la Déesse Macha contre les Ulates afin de les soumettre à la torpeur.

On retrouve également la magie orale chère aux druides :

Elles n’hésitent pas par ailleurs à pratiquer la sorcellerie quand nécessaire :

5.2.2 Changement de forme

On trouve évidemment Mórrígan sous la forme d’une corneille, tout particulièrement dans l’histoire de Cuchulainn :

Même le buisson sur lequel se pose Mórrígan n’est pas un hasard : l’aubépine était utilisée pour demandée de l’aide de l’Autre-Monde. C’était la plante fêtée également durant Bealtaine (la fête opposée à Samhain), et dans la mythologie grecque l’aubépine était associée à Démeter et aux cycles de la renaissance.

L’image d’un oiseau associée à celle de la déesse de la mort se retrouve dans nombre de cultures.

Dans son ouvrage [Lysagh, p.107], Patricia Lysaygh confirme que l’image de la messagère de la mort sous l’aspect d’une corneille a perduré (tout particulièrement lorsqu’elle prend la forme d’un oiseau qui se pose sur le rebord de la fenêtre). De la même façon que l’image de Mórrígan lavant le linge dans la rivière (l’eau étant aussi un lien avec l’autre monde) a perduré à travers les lavandières de la nuit (en Irlande, en Écosse et en Bretagne) qui annoncent une mort proche.

Il faut également noter que par rapport à sa forme de corbeau, on retrouve également une inscription en tant que Cathubodva (« le corbeau de la bataille ») chez les celtes gaulois (voir [Hennessey]). On relèvera également plus généralement le symbolisme du corbeau / corneille avec Rhiannon dont les oiseaux « tuent les vivants et réveillent les morts ».

Enfin on retrouve la divination en observant le vol ou en écoutant les cris des corbeaux ou des corneilles. On pourra par exemple se rapporter à :

  • L’article de BEST, R.I. “Prognostications from the Raven and the Wren” Ériu, VIII, (Dublin, 1916), pp.120-126 (Le texte d’augure par le biais des corbeaux pouvant se retrouver sur le Net)
  • Un extrait de l’ouvrage de [Rankine, p.182-184]
  • Et d’autres textes sur ce sujet (par exemple sur l’interprétation chinoise du vol des corbeaux, ou sur l’interprétation de leurs cris)
Pour ma part, je préfère tenter de me laisser inspirer par leurs vols ou leurs cris pour y voir mes augures.

Mais Mórrígan sait également prendre de multiples autres formes selon les circonstances :

  • Jeune femme quand elle rencontre Dagda ou Cailleach,
  • Vache (symbole de fertilité),
  • Anguille,
  • Louve,
  • Corneille...
Sur les symbolismes des animaux, nous pourrons nous reporter sur [Mandon] qui a rédigé un très complet bestiaire des animaux présents dans les mythologies européennes, ou encore sur la (très volumineuse et complète) thèse de [Boekhoorn].

Et Mórrígan n’hésitera pas non plus à prendre les traits d’une vieille femme, proposant d’offrir à Cuchulainn le lait trait de 3 pis, afin de se faire guérir par lui des blessures qu’il lui avait infligé.

5.2.3 Les Vaticinations de Mórrígan

Les prophéties les plus connues sont celles proférées par la Déesse Mórrígan, durant la seconde bataille de Mag Tuired (représente un conflit entre les forces du désordre et celles de l’ordre) où elle prédit la fin de ce monde :

Dans ce texte, Mórrígan ne provoque pas la fin de ce monde, elle ne fait qu’en constater l’issue fatale. C’est une certitude inéluctable qu’elle a : « Je verrai un monde qui ne me plaira pas ».

Le monde se meurt au travers de la disparition des ressources naturelles (« Été sans fleurs, vaches sans lait, [...] forêt sans mâts, arbres sans fruits, mer sans frai »). C’est une perception finalement très écologiste du monde, où les ressources naturelles sont reconnues comme primordiales à l’existence humaine.

Par ailleurs, le monde disparaît également au travers de l’effondrement des valeurs sociales : « mauvais avis des vieillards, mauvais jugements des juges, chaque homme sera un traître... ».

Dans ma pratique personnelle, les Vaticinations de Mórrígan constituent la base de mon Credo dans ma vie quotidienne :

  • Une certaine vision écologique de notre monde, dans le sens que c’est lui qui assure notre survivance.
  • La nécessité, pour l’homme que je suis, d’un certain courage.
  • Devoir assurer sa fonction (et en attendre de même d’autrui).
  • Le respect de sa famille.
  • et sans doutes d’autres points que j’ai omis de lister ici.
Concernant spécifiquement les fonctions de tout à chacun, je pense que c’est un élément essentiel dans ma façon de penser et d’agir :

J’essaie au quotidien d’agir au mieux afin d’assurer mes fonctions et j’attends d’autrui qu’il n’ait pas seulement le titre mais qu’il remplisse ses fonctions également (beaucoup cherchant les titres plus que les fonctions).

Dans les Vaticinations, je considère cet aspect parfaitement résumé par :
« Mauvais avis des vieillards, mauvais jugements des juges »

De la même façon, une citation résonne souvent dans ma tête :
« Un roi une terre. Une terre un roi. »

Le roi et sa terre sont irrémédiablement liés : le roi sans terre n’est rien, la terre sans roi n’est rien, et si le roi est indigne ou défaillant, alors sa terre sera stérile (Le film « Excalibur » de John Boorman expose d’ailleurs cette conception à un moment.)

Et de ce fait, dans ma vie de tous les jours, il me serait intérieurement difficile de suivre un druide dont j’estimerai qu’il n’assure pas les fonctions que je considère comme devant être celles assurées par un druide, d’écouter les conseils sur ma propre existence d’une personne supposée être de bon conseil mais dont je vois qu’elle ne les suit pas elle-même, d’obéir à un manager qui n’a pas le comportement que j’attends d’un manager (ou d’un chef envers ses sujets ou ses adversaires), etc...

Lors de mes recherches, je me suis par ailleurs rendu compte qu’on retrouvait également une prophétie de ce type dans la bouche de Ferchertne au sein du [Dialogue des 2 sages, vers.168-310] de façon beaucoup plus détaillée encore que dans les Vaticinations de Mórrígan. Néde s’adresse à Ferchertne en lui annonçant moultes bonnes nouvelles sur l’état du monde (à l’image de l’invocation d’Amairgin en l’honneur d’Eire présent dans un autre texte ancien :"J’invoque la Terre d’Irlande / Que parcourue soit la mer fertile / Que fertile soit la montagne riche en fruits / Que riche en fruits soit le bois pluvieux..."), puis ce second lui répond en lui annonçant des catastrophes à la lecture desquelles je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec les Vaticinations.

Comme le résume [Guyonvarc’h, p.60] par rapport à ce dialogue entre Néde et Ferchertne (dialogue qui d’ailleurs se déroule à... Emain Macha, i.e. les Jumeaux de Macha ; Macha une des déesses de la Morrígna) :

5.3 Le commencement

5.3.1 L’extase sexuelle

À la furia guerrière fait face une autre énergie dynamique : l’extase sexuelle, qui comme la furia guerrière dynamise toute chose pour l’amener à la Mort, va dynamiser toute chose pour l’amener à la Vie.

Ainsi que l’écrit dans son essai Manon B. Dufour :

À titre informatif, c’est également dans cet essai, que le lecteur pourra se reporter pour comprendre l’évolution de l’image féminine ainsi que de la sexualité au fil du temps, et l’évolution de Morgane à partir de la Déesse Mórrígan.

Je rejoins intégralement J. Markale rapport à sa description de l’extase sexuelle (et tout particulièrement le parallèle qu’il établit entre la mort et la « petite mort »), lorsqu’il décrit l’acte sexuel comme :

5.3.2 Les chevaux

Je place volontairement un peu « à part »ce paragraphe sur les chevaux. La déesse Macha, comme chacune des 3 déesses de la Morrigna (et comme beaucoup de déesses celtiques plus généralement), est une déesse triple :

  • Divination
  • Guerre
  • Fertilité (mythe de l’accouchement par la déesse Macha de jumeaux en effectuant une course, qu’elle gagne, contre les chevaux du roi.)
Associé à la fertilité, on retrouve souvent ce symbolisme du cheval. Le cheval est associé également à la déesse gauloise Épona, considérée comme patronne des chevaux et des cavaliers : Épona le cheval de l’autre monde comme la décrit [Markale (1)]. C’est également une guérisseuse associée aux sources, une psychopompe et une gardienne des morts, la protectrice du foyer et de l’agriculture, et enfin la garantie de la fertilité et de l’éternel renouvellement.
Cette déesse gauloise est considérée comme l’équivalent de la déesse Macha, membre de la Morrigna, et nous y retrouvons donc toute cette dualité entre la guerre et la fertilité. Le cheval représentant à la fois la fertilité par certains aspects et un rôle psychopompe par d’autres aspects suivant les mythes qu’on étudie.

Le cheval était par ailleurs au centre d’épousailles avec le roi. Il est fait référence de ces épousailles aux travers d’Annales de 1310 « Épousailles de Felim OConnor et de la province de Connaugh », d’un texte de Giraud de Barry (1146-1220) et de « Typographia hibernica » de Geraldus Cambrensis (je n’ai malheureusement pas pu relire des transcriptions de ces textes à l’heure actuelle) qui décrivent l’accouplement avec une jument blanche, sacrifiée puis mangée. Le rite d’absorption du cheval est à rapprocher avec celui de l’Asvamedha hindou. Ces épousailles légitimaient le roi dans sa fonction (de la même façon que les déesses de la Morrigna légitimant le roi / le guerrier, ou que Mebd s’unissant avec les rois, ou chez les Sumériens le roi devant s’unir avec la déesse.)

5.3.3 la Semence & la Caverne

Ce paragraphe est un miroir, un écho, du précédent qui portait sur la décapitation, puisqu’il part du lien entre décapitation & sperme pour aboutir au couple formé par la semence & la matrice.

Le sperme est étroitement connecté à la substance blanche cérébrale en tant que siège de l’énergie vitale. On pourra se référer au précédent paragraphe sur la décapitation, mais la substance blanche contenait la vie comme nous le rappelle Sterckx :

Mais comme ce chercheur l’indique également dans le même ouvrage :

La semence, ou sperme chez l’homme, est liée à l’acte créateur. Le sperme n’est semence que parce qu’il est introduit dans la matrice, et nous trouvons là le lien étroit entre semence et matrice. Pour moi (même si ce n’est pas l’exacte définition), la semence n’est pas forcément le sperme ou la graine en tant que telle, mais le sperme ou la graine qui subit l’acte créateur dans la matrice.

L’entrée de la caverne est un seuil, une porte : seuil du monde souterrain, seuil de l’utérus, seuil du Sidh. Duplessis dans son étude décrit le seuil comme :

On retrouve cette « vision utérine » chez Markale :

Et bien entendu, ce seuil, cette porte est gardée par une Dame : la Déesse Sombre, sujet central de cette étude depuis le début.

C’est Elle qui d’une certaine manière détient les Clés et veille au Passage dans un sens ou dans l’autre : mort ou renaissance. Et au final, ce double mouvement se confondant pour n’être plus qu’un.

La traduction ci-après du « Dialogue des 2 Sages » proposée par [Guyonvarc’h, p.87], suivie du commentaire de Guyonvarc’h, exprime cette « fusion ultime » et nous conduit donc ce qui définit d’une certaine manière le druide dans la société irlandaise et une piste sur notre quête intérieure :

6 Mathématiques divines

Comme précédemment décrit, la Morrígna est constituée de 3 déesses : Mórrígan, Badb & Macha. Chacune des ces déesses est elle-même triple. C’est ce que nous pourrions assimiler à des « mathématiques divines » : 3 x 3 (soit 9 comme le nombre de tresses que porte Mórrígan). Le chiffre 9 est également associé au divin complet (Les 9 énergies, les 9 déesses, etc...) et au cycle accompli.

Prise séparément, chacune de ces 3 déesses est complète, car elle porte en elle-même les attributs de la guerre, de la magie et de la fertilité. Elle contient en son sein à la fois les forces de destruction (par la guerre) et celles de la création (par l’union).

On pourra également effectuer ici un parallèle intéressant avec Freyja (dont le nom signifie « souveraine »en vieux nordique, tout comme Mórrígan signifie « grande reine »), la déesse de la fertilité et des guerriers morts en tant que Valkyrie et à laquelle on attribue également des qualités de magicienne et de prophétesse [Kodratoff].

Mais j’attribue volontiers à chaque déesse de la Morrígna un attribut plus prépondérant, qui fait qu’elle n’est pas « juste une parmi un tout » et qui est intégralement basé sur mon ressenti (c’est-à-dire sur la façon que j’ai personnellement de ressentir au moment où j’écris ces lignes, mais susceptible évidemment d’évoluer en fonction de mon Chemin, tout en sachant pertinnement que par exemple Macha n’est pas liée qu’à l’accouchement/renaissance ainsi qu’indiqué dans le paragraphe 3.1 sur la Morrígna). Très succinctement :

  • Mórrígan me semble plus associée à la guerre ou à l’achèvement.
  • Badb et/ou Nemaim me semblent plus associées à la sorcellerie, à la magie ou à la divination.
  • Macha me semble plus associée à la (re)naissance.


Nous pouvons donc faire appel à une de ces déesses, tout en restant au sein de la Morrígna. De même que nous pourrons faire appel à l’ensemble des déesses de la Morrígna en certaines circonstances.

De même, nous pouvons aborder ce paganisme sombre tantôt selon un aspect calme / introspectif, tantôt selon un aspect plus primal / guerrier / instinctif.

7 L’apport sombre

7.1 Une Alchimie intérieure

Le travail spirituel, par le biais du filtre de l’approche sombre, est un travail d’introspection et peut s’apparenter à celui décrit par l’alchimie, visant à retrouver au tréfonds de soi la pierre ultime :

« Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem »
« Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée »

7.1.1 L’alchimie selon Jung

C.J. Jung a intensivement étudié la relation entre l’alchimie et la psychologie dans l’ouvrage que je cite en référence. On y retrouvera ainsi les conceptions du salut dans l’alchimie, ainsi que les notions de base. Il résume ainsi les couleurs du Grand OEuvre :

La première partie de l’OEuvre alchimique, l’OEuvre au Noir, peut-être associée à l’acceptation de ses propres frayeurs ou des parties de soi qu’on (re)nie. Il ne s’agit non pas de vaincre sa part d’ombre, mais de l’accepter afin qu’unie avec le reste de nous-même, elle en devienne une part intégrante.

Et enfin en petit clin d’oeil, je ferai remarquer ici qu’en alchimie la « pierre noire » est nommée : « tête de corbeau » (où je retrouve personnellement une référence à la fois à décapitation et à l’animal fétiche de la Morrígna).

7.1.2 Les couleurs de la Mórrígan

Dans ma pratique personnelle, j’associe à la Déesse Mórrígan les trois couleurs suivantes (avec une nette prédominance pour la première et la dernière) :
– rouge
– blanc
– noir

Outre le lien évident avec l’alchimie décrite dans le paragraphe précédent, nous pouvons établir très succinctement quelques associations entre ces 3 couleurs et un certain nombre de symbolismes :

Le rouge associé à la passion (l’extase sexuelle), au sang (versé durant la guerre), au feu (aspect dynamique de l’énergie), puis enfin au rouge des 9 tresses de la Déesse Mórrígan et au rouge de l’Autre Monde.

Le blanc associé aux banshees et au blanc du linge qu’on lave sur le bord de la rivière (ainsi que Mórrígan le fît).

Le noir associé aux profondeurs, à la matrice, à l’instrospection, aux corbeaux ou corneilles, à la nuit et à l’aspect statique de l’énergie.

7.2 Soi et Autrui

Ainsi que je l’ai à présent maintes fois exprimé, pour soi-même le paganisme sombre est une façon de se dévêtir des lambeaux des situations passées afin de revêtir ceux de l’avenir. Affronter nos propres peurs, celles là même qui nous empêchent de mettre un terme à ce qui doit l’être et de commencer autre chose. En ce sens, c’est littéralement une philosophie, une conception de l’existence.

Mais je pense aussi qu’il convient que tout païen oeuvre également dans le cadre de la communauté. La participation du païen, qui se serait aventuré sur les sombres chemins, serait probablement d’apporter son soutien dans les phases difficiles, celles où il faut faire table rase du passé afin de reconstruire, puis d’accompagner la transformation ?

Peut-être même ce païen aurait-il également un rôle psychopompe ?

J’avoue, pour le moment, livrer ici ces questions sans réponse...

Je me dois quand même de souligner que le travail avec Mórrígan peut s’avérer parfois très ravageur, surtout durant le premier contact avec cette déesse : son trait de caractère principal est d’être particulièrement directe et d’aller droit là où ça fera pour régler les choses. Elle a donc des aspects à la fois très protecteur et très tranchante. Tout travail avec elle ne doit donc pas être considéré comme une « petite balade dans les bois ».

8 Conclusion

La voie Sombre est une voie très orientée sur la transformation en soi et autour de soi. Ainsi que je l’ai détaillé dans ce document, le paganisme sombre part sur l’idée d’un achèvement et d’une transformation pour créer quelque chose. En ce sens, il convient donc de comprendre qu’il ne s’agit pas simplement de finir quelque chose, mais également d’accepter l’idée d’une transformation par la suite. L’achèvement sombre peut donc s’avérer particulièrement ardu, mais il n’est que prémice à une floraison sur le terreau fertile du passé.

J’ai essayé dans cet essai, dont la réalisation fût maintes fois remise à plus tard, de placer des éléments par rapport à la Morrígna afin de vous faire entrevoir ma vision du paganisme dédié à elle. J’ai conscience qu’il manque des éléments dans cet essai : des éléments enfouis dans ma tête mais que je n’ai pas retranscris et d’autres éléments que je croiserai par la suite sur mon Chemin. Cet essai est plus une brique sur ce Chemin qu’un fortin et je le compléterai humblement au fil du temps.



Et pour finir cet essai peut-être parfois un peu (trop) universitaire sur une touche plus inspirée, avant la partie bibliographique de cet essai, je vous abandonne au gré d’un de mes contes : « la Déesse délaissée » (écrit il y a un an et suivi d’explications sommaires).

Lien vers le conte « la Déesse délaissée »

Lien vers l'explication du conte

Bilbiographie de cet essai

Marzin Suileabhan
(Sébastien « Maz’rin Súilleabháin » Garnier)

Samhain (novembre) 2010 - Bealtaine (mai) 2011