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Herbe... (1er juin 2003)

Petite rêverie d'été


Jadis j'ai été une herbe esseulée,
frêle sur le bord d'un cours d'eau.

Jadis j'ai été une herbe esseulée,
véritable lien entre règnes minéral et animal.

Les racines solidement ancrées dans les entrailles de la terre,
j'ondoyais au gré des bises, caressée par le souffle.
La terre m'apportait nourriture et lien,
l'eau fraîche m'abreuvait,
les cieux m'apportaient chaleur et lumière.

Telle une épée, je fendais les vents,
restant là bien immobile,
résistant à l'envie de m'abandonner,
jusqu'à ce que sous la force je plie à son volonté.

Ce ciel qui m'apportait tout, ne m'apportait parfois rien :
Lorsque la chaleur venue, mes feuilles frémissaient tandis que le cours d'eau s'éloignait;
Lorsque le ciel se couvrait, mes feuilles se gorgeaient d'eau mais le fleuve débordait.
Comment diantre ce qui était bon pour moi pouvait s'avérer finalement si fatal ?

J'ai été une herbe, témoin oublié de l'histoire, témoin oublié des histoires.
J'ai vu les amants s'allonger sur mes feuilles en des murmures amoureux et infinis.
J'ai vu des guerriers reposer sous mes racines en des râles d'infinies agonies.

J'ai vu l'homme s'abreuver le jour dans la lumière
et les autres animaux se désaltérer la nuit.
J'ai vu tant de choses et si peu m'ont vue...

Et pourtant, enfin, après une nuit comme toutes les nuits,
à la renaissance du jour, j'ai su qu'il arrivait.
Les feuilles encore endormies, la rosée perlait.
Mes secrets étaient en mon coeur, là tapies au plus profond,
ma sève avait distillé sous les rayons du soleil un vériable trésor :
des couleurs, des saveurs, des odeurs, des médecines,
un bouillonnement incessant de molécules mortelles ou bénéfiques à l'abri des regards.

Jadis, j'ai été une herbe frêle et perdue
jusqu'à ce qu'il ne me cueille fatigué par le poids des ans,
homme perdu au milieu des hommes, éveillé par le savoir des siècles.

Maintenant, je ne suis plus rien
et pourtant j'existe à travers lui,
sublimée par ses travaux, j'ai perdu mon corps,
mais mon trésor s'est joint au sien.

À présent, je suis en lui,
tapie au coeur de cette sève qu'il appelle sang,
améliorant sa vie et l'emplissant de bienfaits,
jusqu'à ce que la mort le fauchant,
il s'allonge enfin au pied de mes semblables.

Maz'rin (Marzin Suileabhan)